Statues proto-turques

Dolganes, éleveurs de rennes

Enfants nénetses

Homme nganassane

 

Avec les peuples de Sibérie

 

par Boris Chichlo

 

 

 

Avec ses 13 millions de km 2, la Sibérie occupe deux tiers du territoire de la Fédération de Russie.  Dans cette région sont concentrées les richesses essentielles du pays : gaz, pétrole, minerais divers (dont or et diamants), forêts, eau des fleuves et des lacs… Mais cet  immense  espace est toujours très peu peuplé : sa population n’atteint même celle de la France alors que sa superficie égale vingt fois celle de notre pays. 

 

La colonisation de la Sibérie a commencé au temps d’Ivan IV « le Terrible », un siècle plus tard que celle des Amériques. Aujourd’hui, parmi ses 36 millions d’habitants venus de toutes les parties de l’ex-URSS, les peuples autochtones - les descendants de ceux qui ont affronté les colons russes de l’époque - ne constituent que 4,5% de la population totale. Ce sont principalement : les Yakoutes (Sakhas), Bouriats, Touvins, Altaïens, Khakasses... Les deux premiers constituent les unités ethniques les plus importantes, avec chacun près de 500 000 individus.  Le berceau des ancêtres de tous ces peuples turco-mongols  se situe dans la Sibérie méridionale, entre le mont Altaï  et le lac Baïkal. C’est une zone d’anciennes cultures très développées, dont les vestiges sont parvenus jusqu’à nos jours : stèles gravées de sujets mythiques,  gigantesques  sépultures (kourganes) de puissants  chefs nomades, inscriptions en langue proto-turque, innombrables panneaux d’art rupestre, énigmatiques sculptures érigées tout au long des « couloirs » steppiques…

 

C’est pour étudier ces sculptures qui, à l’époque, donnaient lieu à de très vives discussions chez les archéologues, que j’ai séjourné en 1965 dans l’actuelle République Tyva (plus connue sous le nom russifié de Touva). Cette République n’intègre l’Union soviétique que fort tard : vers la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Le mode de vie de sa population était conditionné par l’élevage du bétail selon un système de transhumance très proche de celui des voisins de Mongolie.  Aujourd’hui, Touva est connue du reste du monde grâce à deux « phénomènes culturels » bien particuliers : le renouveau du chamanisme et l’art du chant diphonique  (chant de gorge), mais surtout son héros national actuel, Sergueï Choïgou, le Ministre de la Défense qui aime à convier son ami Vladimir Poutine à des parties de pêche et de chasse dans son pays natal. Ces visites du puissant président n’en n’ont pas pour autant amélioré la situation de cette république sibérienne, et Touva reste toujours la région la plus pauvre de la Fédération de Russie.

 

Les autochtones sibériens numériquement le plus importants sont les Bouriates, qui parlent une langue  mongole, et les Yakoutes (Sakhalar), turcophones de l’Arctique. Chacun de ces peuples compte près de 500 000 personnes. Avec son territoire de trois millions de km(presque six fois le territoire de la France), la République Sakha (Yakoutie) ne compte même pas un million d’habitants, et presque un tiers d’entre eux еst concentré dans la capitale, Yakoutsk, fondée en 1632 sur le bord du fleuve Léna par un cosaque russe. La Yakoutie fournit à la Fédération de Russie plus de 90% de sa production de diamants (qui équivaut à un quart de la production mondiale) ; elle possède aussi du gaz, du pétrole et de l’or. Cela n’empêche pas que la surface totale des logements insalubres de cette République soit supérieure à un million de m2, et que 20% de la population y vive au-dessous du seuil de pauvreté (données officielles de début 2019).

 

Une autre catégorie de ces peuples sibériens, connue généralement sous l’appellation de «petits peuples du Grand Nord» (malye narody severa, en russe), regroupe des ethnies ne dépassant pas chacune cinquante milles individus. La Perestroïka gorbatchévienne ayant réveillé les consciences nationales, cette terminologie - jugée péjorative - a été abandonnée au profit d’une expression censée être plus objective : «  peuples à faibles effectifs » (malotchislennye narody), qui articule avant tout l’importance numérique (quantitative et non qualitative) de ces groupes ethniques par rapport aux autres. Parmi ces peuples, ce sont les Nénetses, éleveurs de rennes de la toundra arctique, qui sont numériquement les plus représentatifs avec un peu plus de 40 000 personnes. Par contre, leurs voisins Énetses, qui leur sont très proches  linguistiquement et culturellement, ne comptent que 200 individus, parmi lesquels une dizaine seulement pratiquent leur langue. C’est dans une de ces communautés énetses dont je connaissais le chef, qu’a été tourné le film « La vie à l'extrême (Sibérie) » d’Ushuaia nature,auquel j’ai participé.

 

En Sibérie, les langues de toutes les minorités sont menacées de disparition. Chez les Youkaguirs, les Kets, les Selkoups, les Tofalars, les Ouïltas et autres peuples оn compte déjà sur les doigts ceux qui parlent encore leur langue ancestrale. En 1991, dans un village de la Tchoukotka, j’ai pu enregistrer un conte populaire récité en sirenik par Valentina Vyïé, la dernière locutrice de cette langue. Avec le décès de cette femme (1918-1997), c’est la vieille langue des Esquimaux sibériens (Yuit), enracinée dans la préhistoire, qui a disparu de l’héritage de l’Humanité.

 

Selon la législation, ces peuples minoritaires de Sibérie sont censés être protégés par des lois. En réalité, celles-ci sont loin d’être appliquées concrètement. Prises au début de la Pérestroïka, elles ont pour beaucoup subi de nombreux amendements qui les ont vidées de leur sens originel. Après être passés par les étapes de la colonisation et de la soviétisation, les peuples autochtones de Sibérie vivent aujourd’hui un moment décisif de leur existence : l’exploitation excessive des richesses de leur sous-sol (gaz, pétrole, charbon et divers métaux), de leurs forêts (bois) et même de ce joyau qu’est leur lac Baïkal dont il est prévu de commercialiser l’eau destinée à être acheminée par aqueduc jusqu’en Chine.

 

Il faut être clair : l’état de la culture et de la santé des peuples sibériens est étroitement lié à l’état et la santé de leur milieu naturel. Or, on sait maintenant que dans ces régions septentrionales, les transformations environnementales que subit la planète sont plus rapides que partout ailleurs. Une constatation qui laisse donc mal augurer de leur avenir…

Baleine et garçon tchouktche

Femme bouriate

Femmes khakasses

Kaïtchi altaïene qui récite d’épopées.

Valentina Vyïé, femme yuite, avec laquelle la langue sirénik est éteinte.


 

Qu’étaient les années folles à Paris ?

Après la première guerre mondiale, Paris connaît dix années d’effervescence (de 1920 à 1929) et de libération totale qui résonnent comme une parenthèse enchantée en cette période de deuil national.

La fête est le mot d’ordre de ce que l’on surnommera « les années folles », menée par une jeunesse enivrée d’espoir, qui souhaite s’amuser, vivre et surtout oublier l’horreur de la guerre.

Les années folles entraînent donc les Parisien(ne)s dans une sorte de frénésie, aussi bien culturelle que sociale : la ville se métamorphose au gré des constructions Art Déco, les automobiles envahissent les rues, l’électroménager révolutionne le quotidien… Des changements qui participeront activement à l’émancipation des femmes, qui ont déjà pris goût à une certaine indépendance, involontairement vécue suite au départ des hommes pour le front.

Concours d’élégance en 1925 – Crédit photo : AFP/Collection Roger-Viollet

 

Certaines Parisiennes, à la fois moteur et vitrine de cette libération, nous ont laissé un souvenir impérissable. Muses et amantes des artistes de l’époque, elles sont aussi à l’origine d’un mouvement de pensée et d’un nouveau mode de vie. Sous l’impulsion de Mademoiselle Coco Chanel, elles adoptent d’ailleurs une mode représentative de leur état d’esprit : une coupe « à la garçonne », des jupes plus courtes et des vêtements en général plus confortables, à l’opposé du corset encore porté à la Belle Epoque. Dès son arrivée dans la capitale, l’écrivain américain Henry Miller écrira : « La première chose qu’on remarque, à Paris, c’est que le sexe est dans l’air. Où qu’on aille, quoi qu’on fasse, on trouve d’ordinaire une femme à côté de soi. Les femmes sont partout, comme les fleurs ».

Coco Chanel – Crédit photo : Corbis Images

 

Paris devient alors la ville de toutes les avant-gardes, et c’est dans les brasseries du quartier de Montparnasse, bon marché et riche de nombreux cafés, que se retrouvent ceux qui en sont à l’origine. André Breton, Man Ray, Brancusi, Modigliani, Picasso ou encore Gertrude Stein se rassemblent autour du carrefour Vavin, délaissant peu à peu Montmartre. La plupart de ces établissements comme le Dôme, la Coupole, le Select, la Rotonde ou encore la Closerie des Lilas subsistent encore aujourd’hui.

Mémoires de Montparnasse – Crédits photos : Collection Roger-Viollet (à gauche) et Patrimoine La Coupole (à droite)

Au même moment, fuyant la prohibition et l’expansion du Ku Klux Klan, les américains arrivent à Paris, prenant part à la fête. Ils ramènent le jazz et le swing, mais aussi une jeune danseuse, noire américaine : Joséphine Baker. Simplement vêtue de sa célèbre jupe en bananes, elle va rapidement devenir la vedette du théâtre des Champs Elysées, libérant avec sa danse mythique et entraînante de nombreux fantasmes. Elle est le symbole de la libération sexuelle qui exalte alors Paris.

Joséphine Baker – Crédit photo : WireImage (à gauche) et Rue des Archives (à droite)

 

Pendant les années folles, la France est en effet le premier producteur de films pornographiques au monde. C’est aussi le seul pays à ne pas avoir promulgué de loi réprimant l’homosexualité. Illustrant son côté libertin, plus de 200 « maisons de rendez-vous » ouvrent plus ou moins clandestinement.

Parmi les femmes qui ont marqué les années folles on compte aussi Jeanne Bourgeois, alias Mistinguett. Image type de la parisienne, qualifiée de « propriété nationale » par l’écrivaine Colette, elle devient la vedette du Casino de Paris et du Moulin Rouge grâce à sa gouaille, qui traversa même l’Atlantique.

 

Mais la véritable « Reine de Montparnasse » c’est Kiki de Montparnasse (Alice Ernestine Prin), baptisée ainsi par l’artiste japonais Foujita. A la fois égérie du Tout-Paris et artiste elle-même, elle anime le quartier pendant la décennie des années folles. Son histoire d’amour avec le photographe Man Ray, dont elle est l’amante et le modèle favori, est immortalisée par leurs œuvres communes comme la fameuse photographie du Violon d’Ingres où Man Ray la représente en violoncelle érotique.

Portraits de Kiki de Montparnasse

Néanmoins, la crise économique de 1929, provoquée par le krach de Wall Street devenu le célèbre « Jeudi noir », va mettre fin à cette période d’insouciance. La magie des années folles et la vie trépidante des parisien(ne)s s’essoufflent peu à peu : la fête est terminée. Heureusement, cette génération de femmes et d’hommes aura marqué Paris assez longtemps pour qu’encore aujourd’hui, dans certains cafés de Montparnasse, l’on puisse encore sentir un brin de folie.

Les 3 points à retenir
– Les années folles sont une période d’insouciance au début du XXe siècle, parenthèse enchantée entre les deux guerres
– C’est une période de révolution culturelle et sociale, de libération sexuelle, surtout pour les femmes
– Paris devient alors le lieu de toutes les avant-gardes, foyer artistique incroyable, mené par des artistes français et internationaux


 

cistes

 

LES STRATÉGIES ADAPTATIVES DES PLANTES

"LE VÉGÉTAL, INGÉNIEUR DE GÉNIE »

 

Les plantes sont en permanence soumises à des contraintes liées à leur environnement (froid, vent, sécheresse etc.), à leur difficulté de croissance, de reproduction ou à la pression de leurs prédateurs, les herbivores. Face à ces contraintes, les plantes ont des potentialités de résistance inhérentes à la diversité génétique de chaque individu. La réponse du végétal, si elle est adaptée permet la résistance et à la survie, sinon, la plante meurt. 

•Stratégies de résistance à l’environnement

> Lutte contre le froid: les plantes peuvent par exemple se couvrir de poils tel un manteau de fourrure (edelweiss, roi des Alpes etc.). Elles peuvent aussi grandir en espalier en poussant au contact des rochers accumulateurs de la chaleur de la journée (nerprun nain, globulaire naine etc.). Le cas de plantes en coussinet (silène acaule, androsace helvétique etc.) montre un système basée sur la promiscuité des individus qui permet la pénétration du froid.

> Lutte contre la sécheresse: les plantes perdent par évapotranspiration l’eau nécessaire à leur survie par l’intermédiaire des stomates sortes de trous qui s’ouvrent et se ferment à la surface des feuilles. L’une des adaptations trouvées par les végétaux consiste à réduire la surface foliaire (épines: genêt de Lobel; tiges: aphhylante etc.) ou les faire disparaître totalement (cactus). Les plantes CAM (plantes grasses comme les Sedum) ouvrent leurs stomates la nuit, fixent le CO2 dans de molécules adaptées, et pendant le jour, ferment leurs stomates et réalisent la photosynthèse. D’autres plantes ont trouvé des stratégies anatomiques (cryptes stomatifères des lauriers, replis de la surface inférieure des feuilles chez le romarin, écussons en parasol au-dessus des stomates chez l’olivier, poils étoilés et glandes à parfums chez la lavande)

> Lutte contre le vent: le vent (en particulier s’il est chargé d’embruns salés ou s’il est porteur de gel) va sculpter la forme des arbustes ou des arbres en tuant les bourgeons exposés et et permettant la croissance des bourgeons protégés, d’où la forme « en drapeau ».

> Lutte contre la période difficile : c’est l’hiver chez la majorité des végétaux mais c’est aussi l’été et sa sécheresse pour les plantes méditerranéennes. Nombre de plantes provençales se dépêchent de boucler leur cycle de vie avant l’été (romulées, euphorbe arborescente etc.) ou attendent qu’il soit passé (mérendère, sternbergie etc.)

> Lutte contre les UV: les ultraviolets sont générateurs de mutations et sont dangereux pour les plantes qui luttent en accumulant des substances qui vont les absorber et ainsi en protéger le végétal: ce sont les flavonoïdes (gentianes, campanules etc.)

> Lutte contre les sols difficiles. Le sol est prépondérant pour les végétaux. Lorsque celui-ci est instable, mouvant, calcaire, sursalé ou encore pauvres en matière organique, les plantes ont adopté des stratégies pour s’adapter à ces mauvais substrats (racines très allongées (échinophore), stolons (benoîte rampante), feuilles accumulant le sel (salicorne), pores excrétant le calcaire sur les feuilles (Saxifrage calleux), poils gluant pour coller les insectes (droséra).

> Lutte contre le feu: les plantes possèdent des graines résistantes aux hautes températures (cistes) ou développent autour de leur tronc une épaisseur de liège protectrice (chêne liège).

•Stratégies de croissance

> Lutte contre le manque d’espace: les plantes vont tout simplement pousser les autres (plantes épiphytes, plantes à vrille (Vesces) ou volubiles (liseron des haies).

> Se développer au dépends des autres. Les plantes parasites vampirisent les autres autres en prélevant la matière organique de leurs tiges (gui, cuscute) ou de leur racines (orobanche, phélipanche, cytinet)

> Limiter la croissance des autres: la piloselle empêche par exemple la germination des autres graines autour d’elle. La truffe dégage des substances herbicides d’où le « brûl » caractéristique des truffières.

•Stratégies de reproduction

> Pollinisation et environnement. Les régions ventées (toundras) ou recouvertes d’arbres utiliseront plutôt un pollen léger et transporté par le vent. Les régions tempérées et les environnements semi ouverts choisiront les insectes. 

> Attraction du pollinisateur. Pour attirer l’insecte pollinisateur, les végétaux utilisent une foule de stratagème (développement des nectaires: parnassie des marais; leurres divers (carotte sauvage, petit arum…), développement de l’appareil vexillaire (lavande des Maures), spécialisation d’un seul insecte (orchidées sauvages).

> Lutte contre l’autofécondation: Les végétaux pour éviter de se féconder aux-mêmes peuvent faire murir leur pollen avant leur pistil (protandrie: ex: scabieuse), leur pistil avant leur pollen (gynandrie: ex: héllébore), ou faire deux types de fleurs (long pistil, courtes étamines et longues étamines et petit pistil): c’est l’hétérostylie des primevères.

> Stratégies de colonisation. L’exemple du crépis saint est frappant: les graines des plantes urbaines sont devenues plus lourdes que celles des campagnes pour permettre une colonisation des espaces proches de la plante mère.

•Stratégies de lutte contre les herbivores

> Défenses physiques. Les plantes ont développé tout un arsenal de barrières susceptibles de faire reculer la dent des herbivores (poils urticants des orties, épines multidirectionnelles des ajoncs, coussins de belle-mère de l’astragale de Marseille ou feuilles recouvertes d’une cuticule rigide chez les chenes verts)

> Polymorphisme foliaire: Chez le chêne vert, les feuilles sont épineuses en bas (où la pression des herbivores est forte), et non épieuses en haut (où la pression des herbivores est faible)

> Communication par VOC (Volatile organic compound). Chez les acacias caffras, les arbres blessés par les antilopes préviennent leurs congénères en leur envoyant de l’éthylène afin que leurs feuilles se chargent de tannins. 

> Fabrication de substances immangeables : les végétaux accumulent parfois des poisons ou des substances amères, acides ou irritantes pour ne pas être consommées (euphorbe, renoncule, gentiane etc.)

 

vératre blanc et gentiane jaune

écorce chêne-liège

romulée

digitale

genêt de Lobel

MARC CHAGALL, UNE VIE…

Gérard Saccoccini

 

Marc Chagall, est né Moyshe Zacharovitch Chagalov, à Liozna près de Vitebsk, en Biélorussie, le 7 juillet 1887, et sa ville natale réapparaît tout au long de son œuvre, ancrée pour la vie dans son imaginaire.

 

Aîné d’une famille de neuf enfants, il grandit dans le monde du judaïsme hassidique, mouvement religieux né au XVIII° s. en Europe de l’Est, dont la religiosité est marquée par la joie, la danse et le désir de proximité de Dieu par l’étude et le cœur. Sa mère mettra tout en œuvre pour qu’il soit admis à l’école : il parlera russe plutôt que Yiddish, apprendra le violon, le chant et le dessin, et fréquentera une société plus ouverte.

 

Aprèsavoir découvert la peintureauprès de Jehuda Pen,petit maître réaliste local, Chagall suit son inclination pour cet art et s’installe à Saint-Petersbourg.

Avec l’appui de quelques mécènes, il se rend en 1910 à Paris où il découvre Van Gogh, Matisse et les fauves dont les œuvres aux couleurs pures et claires le captivent. Il étudie Delacroix, Géricault, Watteau et Courbet au musée du Louvre et rencontre Lean Metzinger, Robert Delaunay, le douanier Rousseau, Albert Gleizes et le poète Blaise Cendrars, le seul avec lequel il peut parler russe.

 Rentré en Russie, au début de la Première Guerre mondiale, il épouse en 1915 Berta (Bella) Rosenfeld, fille d’un bijoutier de Vitebsk, qu’il fréquentait depuis l’adolescence. Mais les frontières se ferment et il doit laisser derrière lui tout le travail réalisé à Paris. Le climat culturel de la Russie soviétique se dégrade : l’Etat n’accorde de soutien aux artistes que s’il peut utiliser leurs œuvres à des fins politiques. En 1922, Chagall se réfugie en Allemagne avec sa femme et sa fille, puis s’installe à Paris.

Dès 1940, ilvit dans la prescience des horreurs à venir et l’angoisse d’être arrêté. La famille émigre à Gordes et, au cours d’un  déplacement à Marseille, il est pris dans une rafle et seule l’intervention des Etats-Unis lui permet d’échapper aux nazis.

Il arrive à New-York le 23 juin 1941, jour de l’attaque allemande contre l’URSS.

Belladécède en 1944, emportant avec elle l’espoir d’un monde meilleur. Désabusé,désespéré, il revient pour la première fois à Paris en 1946.

 

Installé en 1948 sur la Côte d’Azur, il se remarie avec Valentina (Vava) Brodsky et c’est en 1973 que s’ouvre à Nice le « musée national du Message biblique Marc Chagall ». Habité toute sa vie par son pays natal, l’attachement à ses racines, les souvenirs attendris des coutumes du « shtetl » et de la chaleur du cocon familial, l’artiste a puisé dans cet héritage mémoriel sa résilience et le dynamisme de son extraordinaire activité créatrice.

 

Au cours d’une vie consacrée à établir des passerelles reliant l’Ancien et le Nouveau Testament, travaillant autant pour les synagogues que pour les édifices catholiques et protestants en Europe, aux Etats-Unis et en Israël, Chagall a inventé des figures métissées d’œcuménisme pour adresser au monde son message de paix. « Chagall a déjoué les pièges de l’appartenance » dira Laurence Sigall, directrice du musée d’art et d’histoire du judaïsme de Paris.

Confronté à l’indicible souffrance du peuple juif, à la montée du racisme et de l’antisémitisme en Europe, il avait déclaré, après un voyage en Palestine en 1931 « Ici, on ressent que le judaïsme et le christianisme ne forment qu’une seule et même famille. C’était un tout et des démons sont venus qui ont tout détruit et divisé ».

A l’horreur et aux déchirements de l’Histoire il a répondu par un message de paix interreligieux portant son idéal de fraternité et d’amour.

 

Le 28 mars 1985, s’éteignait un des plus grands peintres du XXème siècle. Il repose dans le petit cimetière de Saint Paul, près de Vence.

 

Picasso a donné de la personnalité de ce peintre-poète  une merveilleuse définition : « On ne sait jamais avec Chagall, lorsqu’il peint, s’il dort ou s’il est réveillé. Quelque part dans sa tête, sans doute, il doit y avoir un ange. »

 

LE CARNAVAL DE VENISE

La fête de l’inversion du temps

 

Par Gérard Saccoccini,

conférencier en histoire de l’Art

 

A Venise, prodigieux espace liquide où s’inscrit une île formée de plusieurs îles, où la lumière joue avec les miroitements de la lagune et les mille paillettes irisées des embruns, se crée l’univers idéal de la fête onirique dans laquelle les distinctions sociales prennent sens au cœur du carnaval urbain le plus fastueux et le plus élégant.

Fête de la dérision, de la révolte et de la folie, le carnaval participe d’une organisation rigoureuse dans laquelle toutes les structures d’une société semblent fondues sous le déguisement, l’énigme du masque et les débordements des parades.

 

 

 

Les masques y déclinent des significations plus intellectuelles et aristocratiques qu’ailleurs, tout en conservant l’énigme étymologique du mot.

Apparu dans des textes lombards du 7ème siècle, il aura d’abord la valeur de « spectre » pour acquérir ensuite, au cours du 13ème siècle, la valeur de « faux visage ».

La bauta, portée sur un visage au corps dissimulé par un manteau de nuit, le tabarro, simule par sa couleur blafarde le retour des défunts dans le monde des vivants.

 

Le 18ème siècle est le siècle d’or de la Fête vénitienne et, plus particulièrement, le dernier tiers pendant lequel la frénésie atteint son paroxysme, comme si une prémonition du déclin était omniprésente, lourde de signification, irréversible et inexorable. Comme si le masque qui mène le bal, masque double à l’image de celui de Janus, tournait délibérément vers l’insondable celui de l’avenir pour ne plus refermer les portes du passé, pour arrêter le temps, pour figer la fête dans le silence de la mort. La mode est alors au masque noir, pour les femmes un simple ovale maintenu par un bouton entre les dents car toute dame masquée doit rester silencieuse !

Des confréries ordonnancent le carnaval. La plus active est celle des Compagnons de la Calza, qui rassemble la fine fleur de la jeunesse et de l’élégance vénitienne, aux chausses étroites brodées d’or et d’argent, aux pourpoints magnifiques et dont la  toque rouge couvre les longs cheveux flottants.

Tous les quartiers abritaient une confrérie rattachée à une scuola et c’était une manière, encore, en rehaussant de splendeur le merveilleux décor de Venise, de contribuer au prestige et à la gloire de la cité en ouvrant aux visiteurs le luxe inouï et frivole de leur piano nobile. Chaque école se devait de préserver l’authenticité du costume de la corporation représentée et puisait dans la mémoire des gravures anciennes la source de la dérision.

Le triomphe des allégories vivantes, des chefs d’œuvre pyrotechniques, des bals masqués de salon, s’est forgé dans ce creuset des modes et s’est exprimé jusqu’au crépuscule et à la mort de la Sérénissime en une formidable leçon d’énergie active et de vitalité, dont l’esprit se manifestait dans les élégants cafés de San Marco.

 

C’est dans les années 1980 que Venise exhume à nouveau les plaisirs du carnaval, après une interruption de près de deux siècles. Sur une place San Marco, devenu pour lors trop exiguë, se réunissent les travestis d’écoles modernes, venus du monde entier, reconstituant pour un moment l’espace intemporel, l’atmosphère de rêve de la Venise d’antan, dans une sorte de grand ballet silencieux.

 

Mais pour que s’accomplisse le grand cycle immuable qui ramènera la fête vénitienne de l’inversion du temps, la règle du jeu reste la même : ne jamais chercher à percer l’identité de celui qui dissimule ses traits sous le masque !

Conférence du 6 février 2019


 

auto portrait à l'oreille bandée 1889

terrasse de café le soir 1888

nuit étoilée sur le Rhône 1888

l'arlésienne Madame Ginoux 1888

le jardin de l'hôpital Saint Paul 1889

VINCENT VAN GOGH

Inquiétude et tension ou l’irréalisme et la violence des couleurs

Gérard SACCOCCINI

 

Vincent Van Gogh est né à Groot Zundert, dans la province du Brabant oriental des Pays-Bas, en 1853. Dirigé d’abord vers le commerce des tableaux par son père, il abandonna cette profession en 1876 et connut une période d’activités variées pour finalement obtenir une charge de prédicateur assistant pasteur dans le bassin houiller du Borinage. Il y fit l’expérience de la vie misérable des travailleurs dont il partagea les souffrances et la pauvreté, altérant gravement sa santé déjà fragile.

Son apprentissage de la peinture commença en 1881, à La Haye, et se poursuivit, après la mort de son père en 1886, à Paris où il retrouva son frère Théo. L’épisode de la vie en commun en Arles avec Gauguin fut dramatique et révélateur de son déséquilibre mental qui nécessita son internement.

Il se donna la mort en juillet 1890 à Auvers-sur-Oise, dans un champ de blé.

 

Dès le début du 20ème siècle, la recherche de la couleur fut un trait commun de la peinture française de cette époque. Gauguin, Van Gogh, Toulouse-Lautrec et bien d’autres encore ont porté l’expression chromatique à un très haut degré d’intensité par l’adoption de couleurs pures et de teintes vives, assemblées avec rudesse par une touche violente. Il en résulta une peinture incandescente, frappante, agressive, dont la réalité est synthétisée en indications essentielles très dynamiques et « expressionnistes ».

 

Après sa période sombre dans le Borinage, c’est à Paris, chez Sigfried Bing, qu’il découvre les estampes japonaises qu’il commence à collectionner et qui lui ouvrent la voie de la liberté et de l’aisancedans la construction du tableau. Il abandonnera peu à peu les teintes sombres, terreuses, qui plombent ses œuvres d’inspiration sociale violentes et dramatiques.

La lumière du Midi l’attire en Arles le 2 février 1888. Il peint des paysages, des scènes de moissons et des portraits, abandonnant un impressionnisme trop allusif. Il travaille l’unité structurelle de l’image et se concentre totalement sur l'expression et le symbolisme de la forme et de la couleur. La violente dispute avec Gauguin déclenche la phase de délire où il tente de tuer son compagnon et songe à son propre suicide qui lui fera perdre son équilibre mental et le hantera jusqu’à la fin.

Sa touche se fracture en scansions violentes, d’un graphisme lourd et sombre dont les sinuosités semblent avoir figé les convulsions de la terre et des éléments, révélant les séquences tourmentées de sa pathologie. Mais son séjour en Arles, aura été l’occasion d’une découverte essentielle : celle de l’éblouissement solaire d’une Provence qui imposa à sa palette une plus grande intensité de tons et lui suggéra des accords chromatiques d’une puissance inédite. Le graphisme de ses dessins atteignit une maîtrise supérieure et trouva des accents nouveaux pour transcrire la vibration colorée et lumineuse des apparences sensibles.

D’accès de dépression en phases de rémission, après l’internement volontaire à Saint Rémy de Provence, son style va connaître de nouveau des modifications sensibles : au flamboiement du coloris arlésien succède une touche aux traits sinueux et discontinus imprimant à ses portraits convulsifs les mouvements mêmes de la folie.

 

Ni la sérénité un instant retrouvée à Auvers-sur-Oise, l’ultime havre de paix, ni les soins du docteur Gachet ne pourront apaiser ses tourments. Disparu dans un dénuement sordide, Van Gogh n'aura vendu qu'une seule toile de son vivant ! Terrible paradoxe, aujourd'hui ses tableaux sont cotés parmi les plus chers du monde.

 

Alors que chez Gauguin et Cézanne se manifesta une réaction de l’intellect, chez van Gogh, amoureux éperdu du jeu des couleurs, de leur valeur symbolique et de leur puissance émotive, c’est une réaction du cœur que traduit sa peinture.

 

le docteur Paul Gachet 1990

l'église d'Auvers sur Oise 1890

les iris 1889

chaumes de Cordeville 1890

sa chambre à Arles 1890


 

autoportrait 1895

golfe de Marseille vu de l'Estaque 1878

la maison du pendu Auvers sur Oise 1873

Gardanne 1886

la Montagne Sainte Victoire 1885