Jacques-Alexandre Fabre, désigné par Napoléon 1er,
pour aller refaire les rues de Saint-Pétersbourg

De retour de Russie, où il a multiplié les constructions, -ponts, résidences, casernes-
pour le compte du tsar Alexandre 1er, Jacques-Alexandre Fabre fait construire
à Tourrettes, sa terre natale, un château. La bâtisse à l'état de ruine au début du XXe siècle
sera restauré en 1965

 15 OCTOBRE 2022
 
 
 
JACQUES-ALEXANDRE FABRE L'ENFANT DE TOURRETTES ENGAGÉ PAR LE TSAR ALEXANDRE 1ER
 
André PEYRÈGNE (Nice-Matin, l'Histoire, 14 janvier 2018)
 
Deux robustes tours carrées dominant un ensemble de bâtiments étagés à flanc de colline : telle est l'étonnante architecture du château de Tourrettes dans le Haut-Var. Sa silhouette se découpe sur le ciel lorsqu'on roule sur la route en contrebas qui mène à Fayence. Que vient faire en ce lieu cet étrange château ? Il a été construit dans les années 1840 par un ingénieur de Tourrettes au glorieux destin, Jacques-Alexandre Fabre.
La vie étonnante de ce Varois a été reconstituée par l'historien de ce village, Gérard Saccoccini.
Né à Tourrettes en 1782, Jacques-Alexandre Fabre entra au collège de Draguignan. Contraint à faire vivre sa famille à la mort de son père, médecin, il abandonne ses études à l'âge de 14 ans.
Un parent nommé Fabre comme lui l'engage dans les travaux publics à Draguignan. Cela lui permet de devenir suffisamment érudit pour entrer, lui, le villageois varois, dans la prestigieuse École polytechnique à Paris.
Diplôme en main, il revient dans notre région pour construire la route en corniche entre Nice et l'Italie qui passe par Menton.
Appelé dans la région parisienne, il creuse ensuite un canal entre les bassins de la Loire et de la Seine qui fait l'admiration de tous.
 
Concevoir un pont sur la Neva : un défi
 
On se trouve, à l'époque, dans les années des grandes victoires napoléoniennes commencées en 1805 par la bataille d'Austerlitz. Le 14 juin 1807, les Français battent l'armée russe en Prusse orientale, entraînant la signature du traité de Tilsitt. Napoléon 1er et le tsar Alexandre 1er se rencontrent à cette occasion et, au cours d'une conversation, l'empereur russe dit à peu près ceci à son homologue français : " Les voies de communications sont en piteux état dans ma capitale Saint-Pétersbourg. Auriez-vous en France quelqu'un de compétent susceptible de les réaménager ?" C'est alors que Napoléon 1er proposa la candidature de Jacques-Alexandre Fabre.
Notre Varois est nommé à la direction pédagogique de l'École des ponts et chaussées de Russie. L'empereur Alexandre 1er le met au défi de concevoir un pont sur la Neva, à Saint-Pétersbourg, face à la statue équestre de Pierre-le-Grand, à un endroit où le fleuve atteint treize mètres de profondeur. Fabre s'exécute. D'autres ponts suivront sur le trajet entre Saint-Pétersbourg et Moscou.
 
Il fait travailler les habitants de Tourrettes
 
Jacques-Alexandre Fabre est également chargé de construire des cités d'accueil pour les militaires chargés de contrôler les régions éloignées de l'empire russe ou les pays limitrophes récemment annexés comme la Géorgie, la Finlande, la Bessarabie. Fabre crée des résidences, des casernement, des quartiers entiers.
Une fois fortune faite, il retourne au pays natal. Voulant donner du travail aux habitants de Tourrettes qui, à l'époque, sont dans la misère, il décide de construire un château dans son village. Il prend pour modèle celui qu'il a fait édifier dans la région militaire de Saratov sur la Volga.

Inachevé à la mort de Jacques-Alexandre Fabre, en 1844 à l'âge de 62 ans, le château restauré en 1965 est devenu une copropriété. Dans sa puissance architecturale, il rappelle aux visiteurs du Var qu'au XIXe siècle les compétences d'un villageois de Tourrettes avaient su séduire un tsar.

 

 
 
 15 septembre 2022
 
DE LA SOURCE DE NOTRE SIAGNOLE
L'AQUEDUC ROMAIN JUSQU'À FRÉJUS
(39,4 km dont 4203 m sur Tourrettes)
 
 
 

 
 
tracé IGN de l'aqueduc romain de Mons à Fréjus
 
 
" À trois quarts de lieu de Fréjus, d'énormes tronçons de ruines commencent à poindre cà et là parmi les oliviers. C'est l'aqueduc romain. L'aqueduc neuf et complet était beau sans doute il y a deux mille ans, mais il n'était pas plus beau que cet écroulement gigantesque répandu sur toute la plaine, courant, tombant, se relevant, tantôt profilant trois ou quatre arches de suite à moitié enfouies dans les terres, tantôt jetant vers le ciel un arc isolé et rompu ou un contrefort monstrueux debout comme un peulven druidique, tantôt dressant avec majesté au bord de la route un grand plein cintre appuyé sur deux massifs cubiques et de ruine se transfigurant tout à coup en arc de triomphe. Le lierre et la ronce pendent à toutes ces magnificences de Rome et du temps." ... voici ce qu'écrivait, dans ses "Carnets de voyage" Victor Hugo, en octobre 1839, lors de son passage en Provence à une époque où ces vestiges étaient plus évocateurs qu'ils ne le sont aujourd'hui.
 
Le classement du 12 juillet 1886 aux Monuments Historiques n'a rien transformé à cette description malgré les mesures conservatoires de ces trente dernières années.
 
Les Romains attachaient du prix à l'approvisionnement en eau de Fréjus (Forum Julii) comme en témoignent ses fontaines, thermes publics, installations domestiques et artisanales retrouvées lors des fouilles.
 
L'aqueduc de Mons à Fréjus est la construction la plus prestigieuse que les Romains ont élevée sur le littoral varois.
 
En bâtissant une ville aussi importante que Forum Julii, la première préoccupation des ingénieurs romains était de pouvoir l'alimenter en eau potable, suffisamment abondante et de très bonne qualité.
 
À l'origine des premières constructions, on suppose que les besoins en eau de la cité romaine étaient assurés par des puits et l'eau de pluie récupérée dans les citernes.
 
À la fin du premier siècle avant J.C., peu après la bataille d'Actium (31 av. J.C.), l'empereur Auguste décida d'établir à Forum Julii les vétérans de la VIIième Légion.
 
Pour fournir de l'eau à cette nouvelle colonie romaine devenue garnison, les ingénieurs choisirent de capter l'eau de la Siagnole à 30 km de la cité et de construire un important aqueduc de 40 km de long.
 
Pour les bâtisseurs romains, la construction du canal fut une grande et audacieuse entreprise. Le parcours de l'ouvrage sur le terrain ou à travers les âges, témoigne d'une aventure humaine et technique remarquable.
 
L'exploit fut méritoire car, sur une si longue distance, dans un relief très tourmenté , jalonné de falaises abruptes, de vallées profondes, de cours d'eau capricieux, dans une végétation parfois infranchissable, il fallait faire preuve d'ingéniosité et de ténacité.
 
La technique de construction de l'ouvrage, la précision de son tracé, l'élégance de ses arches, révèlent la maîtrise incomparable de ces bâtisseurs de l'antiquité qui avaient comme seuls outils, le marteau et le burin, comme seuls moyens de transport, l'homme, le cheval et la charrette, comme seul engin de levage, le treuil manuel à poulie.
 
Cet aqueduc fonctionnera pendant près de 450 ans jusqu'à la destruction volontaire au Vème siècle par les invasions barbares puis démantelé par les hommes pour la construction de certains édifices de l'actuel Fréjus. Depuis son abandon, diverses sections ont disparu, soumises aux effets des intempéries et de la végétation envahissante.
 
Pourtant en 1870, pour alimenter en eau pure de toute contamination les villes de Fréjus et Saint-Raphaël, un décret impérial fixe les conditions de partage des eaux de la Siagnole.
 
C'est le début de la renaissance de la Siagnole.
 
Des travaux de restauration de l'aqueduc romain seront entrepris dès 1890 sur 5 km entre la source et le nouveau partiteur du Jas Neuf, puis partiellement jusqu'à la montagne de Vaux. Le reste nécessitera la pose de canalisations sous pression. L'eau sera amenée au bassin partiteur commun de Pont du Duc, et delà , distribuée dans chaque ville.
 
Saluant l'arrivée de cette eau si désirée, Monseigneur Mignot alors évêque de Fréjus s'est écrié  : " Cette eau va apporter une prospérité nouvelle à Fréjus et Saint Raphaël, qui désormais vivent de la même vie puisqu'ils puiseront à la même source, comme deux enfants au même sein maternel. Ces rivages si peuplés autrefois retrouveront leur splendeur passée".
 
C'est enfin en 1894 que sera inauguré à Fréjus le retour de la Siagnole, symbolisé par la fontaine des Quatre Continents élevée sur le cours Chevallier devenu place Paul Vernet.
 
À Saint Raphaël fût également inaugurée une splendide fontaine en l'honneur de Félix Martin "promoteur du canal".
 
Ce retour si attendu par la population fut aussi l'occasion d'une grande fête pour les Fréjussiens et les Raphaëlois Feux d'artifices et bals clôturèrent les festivités.
 
L'eau de la Siagnole est de qualité exceptionnelle. Elle est appréciée à Mons, Fayence, Tourrettes, Callian, Montauroux, Bagnol-en-forêt, Les- Adrets-de- l'Estérel et les camps militaires de Fréjus.
 
L'eau de la Siagnole cet été nous a encore convaincus qu'elle demeure le trésor à protéger de notre Pays de Fayence et au-delà.
 

(Bernard Montagne, d'après Traianvs,  2002, Acueducto de Frejus, Vito Valenti)

 
15 juillet 2022
 
 
 
 
 

LE DRAPEAU DE LA PROVENCE

 

Gérard Saccoccini

 

 

La Provence traditionnelle arbore deux drapeaux différents, hérités des blasons des deux familles qui gouvernèrent, tour à tour, le territoire au Moyen-âge et jusqu’au rattachement au royaume de France.

 

Dès 1125, le blason d’or aux quatre pals rouge marquait la sujétion de la région à la famille des comtes de Barcelone.

 

En 1246, Charles d’Anjou, frère du roi Saint-Louis, devenait comte légataire*(1)par son mariage avec Béatrix, cadette des filles de Provence. Sans que disparaisse le drapeau « aux bandes catalanes », la bannière comtale fut constituée de lys d’or en semis, sur fond d’azur sommé d’une brisure rouge.

 

Un peu d’histoire…

 

Dès le VI° siècle avant l’ère chrétienne, des colons phocéens sont établis le long des côtes nord de la Méditerranée occidentale, depuis le massif alpin jusqu’à l’actuelle Catalogne. Selon les historiens Grecs, les terres occidentales étaient peuplées par des populations Ibères - sans doute depuis le II° millénaire - auxquelles se mêlèrent quelques éléments Celtes vers le III° s. av.JC. Il semble, en effet, que les courants migratoires celtiques successifs aient majoritairement évité la Catalogne.

 

A partir de 218 av.JC., les Romains colonisent progressivement le pays dans lequel se répand la culture gallo-romaine. En 476, l’abdication du dernier empereur, Romulus Augustule, signe le démembrement de l’empire : les Wisigoths s’installent à Barcelone, puis à Tolède.

 

A partir de 712, les Arabes*(2)pénètrent en Catalogne et repoussent les Wisigoths. Ils occuperont ensuite quelques points stratégiques contrôlant la Provence orientale comme La Garde Freinet, Gourdon et Sainte-Agnès.

 

Entre 737 et 739, avec l’aide des Lombards, Charles Martel reprend le Languedoc et la Provence et la conquête sera achevée par Charlemagne, entre 785 et 812, pour former à l’Ouest, la Marche d’Espagne qu’il confie à un baron : Wilfred le Velu (Guifré el pelut, en catalan).

 

Jusqu’au 13ème siècle, le territoire fera partie intégrante du royaume de France.

 

C’est au cours du 9ème siècle que prend place la légende du blason (l’écu d’or à quatre pals de gueules) qui serait à l’origine du drapeau catalan. Le siècle suivant verra la politique des comtes catalans se cristalliser autour de la défense contre les Omeyyades de Cordoue. Le comte Bérenger 1er va fonder ce qui constituera le socle de l’Entité Catalane en promulguant les usatges (recueil de droits coutumiers).

 

Le drapeau, histoire ou légende ?

 

La légende des quatre barres de sang est citée en 1551 pour établir que le blason des comtes de Barcelone doit les quatre pals de gueules au comte Wilfred. Lors de l’affrontement contre les Normands, victorieux mais blessé à mort, il reçut de son suzerain, Charles le Chauve, la récompense de sa bravoure : ce dernier trempa sa main dans le sang de la blessure et traça sur l’écu d’or les quatre barres sanglantes. Ainsi seraient nées les armoiries sang et or. Notons que l’héraldique a fait son apparition plus de deux siècles après cet épisode.

 

La réalité historique est tout autre et elle infirme la légende. Wilfred le Velu, comte d’Urgell et de Cerdagne, de Conflent, de Barcelone, de Gerone et d’Ausona, né à Prades en 840, est mort le 11 août 897 à la bataille de Solsona (Lérida) livrée contre les musulmans. Mais les légendes sont belles et constituent, néanmoins, le fondement de l’histoire par la puissance de la transmission mémorielle par le merveilleux.

 

Comprendre…

Quant aux « barres catalanes », présentées comme le plus vieux drapeau d’Europe au 12ème siècle, elles sont adoptées par le comte de Barcelone, Raymond-Bérenger IV (1113-1162). De son mariage avec la fille du roi d’Aragon il aura un fils, Alfons, qui fera des « barres catalanes » l’emblème de la maison d’Aragon sous le nom de Senyera real (enseigne royale), appelée dès lors, barres d’Aragon.

 

Ce même Alfons, dit le Batailleur, enverra en Languedoc son fidèle lieutenant, Ramon de Villanova, qui étendra jusqu’à Nice son action de rétablissement de la suzeraineté et de la sujétion des feudataires locaux au comte de Barcelone. Il reconstruira le château (aujourd’hui disparu) avant d’installer sa seigneurie, dominant le passage du Loubet*(3), d’où le vocable Villeneuve-Loubet désignant la localité située aux bouches du Loup.

Enseveli, selon son vœu, dans l’église abbatiale du monastère des Dominicains de Nice, sa tombe a disparu. Les travaux d’installation d’une école de théologie, au 15ème siècle, la restructuration de l’édifice abbatial au 18ème et la dispersion des communautés religieuses lors de l’entrée à Nice des troupes françaises, en 1792, ont apporté de profonds bouleversements structurels sur la place du Palais de Justice que les Niçois continuent d’ailleurs d’appeler place Saint-Dominique.

 

 

Comte légataire*(1). Pour préserver l’entité territoriale et l’intégrité d’un fief apporté par l’épouse, l’habile Romée de Villeneuve s’appuya sur la loi catalane interdisant à l’époux de briguer l’héritage constitué par la dot de sa femme. Il était donc légataire, mais non héritier.

Les Arabes*(2). Terme générique désignant les conquérants, majoritairement constitués de populations berbères christianisées sous l’empire romain, puis islamisées lors des conquêtes arabes du Maghreb. Hormis les chefs de guerres et les administrateurs, les Arabes ne représentaient qu’une infime partie de cette population.

Le Loubet*(3). Au 13ème siècle, la démographie est exponentielle. La nécessité d’ajouter un pré-nom au patronyme s’impose pour limiter les erreurs dues à l’homonymie. Le mot se répand, utilisé comme surnom désignant un individu surnommé Loup (fort, redoutable), ou Loubet (petit loup). Le vocable peut devenir patronymique. Ici le nom s’applique au fleuve, le Loup, dont le fort débit à caractère torrentiel peut doubler.

 

Les éléments de cette chronique sont tirés de l’ouvrage : « Tourrettes, d’hier à aujourd’hui ».

Ouvrage en vente au musée d’Art et d’Essais, O.T.I. Pays de Fayence et Atelier Au Temps des Mots, place du Terrail, 83440 – Tourrettes. Renseignements : 06 16 49 50 36.

 

 

 

 

 
 15 JUIN 2022
  

Clochers et campaniles

 

Gérard Saccoccini

 

 

Tradition de la tuile vernissée en Provence

 

Les travaux de réfection du clocher de Tourrettes, engagés en 2019 pour une nécessaire mise hors d’eau de l’édifice, ont intégré le projet de recouvrement de la structure pyramidale par une toiture de tuiles vernissées dites « en écailles de poisson ».

Cette magnifique structure aux couleurs du blason de Tourrettes, se dresse au-dessus des toitures et pointe fièrement sa flèche sur laquelle le coq gaulois de la girouette renferme la dédicace des compagnons qui l’ont réalisée.

Durant les visites guidées, le qualificatif de « clocher bourguignon » est souvent formulé par les visiteurs, ce qui nous amène à apporter quelques précisions qui, sans s’inscrire en faux contre ce vocable, en partie exact, rétablissent l’origine historique de cette tradition dont la Bourgogne n’a pas l’exclusivité.

En 933, un état féodal est créé par Rodolphe II, un bosonide souverain de Haute-Bourgogne, qui acquiert la Basse-Bourgogne à Hugues d’Arles, un domaine qui intègre le duché lyonnais, le marquisat de Viennois, la Provence et une partie du Languedoc. Le royaume ainsi créé prend le nom de royaume d’Arles, il perdurera jusqu’en 1378.

L’usage de la tuile vernissée pour les toitures des édifices civils et religieux s’est répandu sur l’ensemble du territoire, développant un usage utilitaire devenu une tradition, loin de toute fantaisie décorative, de tout souci d’originalité ou de manifestation « d’exotisme ».

 

Origines de l’usage de la tuile vernissée

 

L’archéologie a recensé les premiers tessons qui font apparaître la terre vernissée en Gaule dès le premier siècle de notre ère. La période gallo-romaine voit se répandre l’usage de la poterie vernissée qui s’imposera au cours du Moyen-âge.

C’est d’abord en Chine, où elle fut découverte quatre siècles avant notre ère, que s’est développée l’utilisation de la technique de la glaçure plombifère verte unie. Elle gagne ensuite l’Occident, au 16ème siècle, par la création des passerelles commerciales qui font suite aux explorations maritimes vers l’Orient des puissances européennes.

Appliqué tout d’abord aux contenants de liquides, c’est parce que le procédé permettait l’imperméabilisation du matériau, et le mettait de fait hors gel, que l’homme l’appliqua à la fabrication des tuiles pour le revêtement des toitures et des façades exposées aux éléments.

L’utilisation de la tuile vernissée a gagné l’Europe centrale, les pays allemands puis, en France, les régions de Bourgogne et de Franche-Comté. Dans ces régions, le couvrement des clochers notamment était dit « à l’impériale », car la forme du dôme évoquait la couronne impériale.

 

Entre le 17ème et le 18ème siècle, la fabrication de la tuile vernissée se diversifie. Caractérisée par une argile rouge, recouverte d’engobe blanc ou coloré d’oxydes métalliques, elle gagne les régions alpines du Sud et la Provence. Unie ou décorée, la tuile de terre vernissée est émaillée avec une glaçure translucide et cuite aux alentours de 1000°C. Salernes et Cotignac en ont été des centres de production très actifs.

La bonne résistance, la pérennité et les qualités imperméables en ont fait un matériau de prédilection pour la couverture des édifices et pour l’isolation des murs contre la pluie et le mistral, comme par exemple les façades des maisons du village de Carcès. Les magnifiques effets polychromes et la structure de la tuile « en queue de castor », ou en « écaille de poisson », l’ont faite privilégier pour le recouvrement des clochers en forme de pyramide de la Provence alpine, de la Basse Provence et du Comté de Nice.

Aujourd’hui encore, dans ces territoires, une centaine d’édifices civils et religieux conservent encore ce type de toitures couvertes en tuiles vernissées.

 

Campaniles de Provence

 

Nombre de villages de Provence possèdent un édifice surmonté d’une construction en fer forgé dans laquelle est suspendue une cloche : le campanile (du latin campana, cloche).

On trouve également ce type d’ouvrage sur les tours et beffrois anciens, parfois très sobres, voire rustiques, parfois véritables objets d’art en fer forgé, élégantes pièces de ferronnerie dont la forme s’avère être une spécificité du Sud de la France.

Le Var est le département qui en compte le plus.

La fonction essentielle du campanile est d’abriter et de soutenir une cloche. Quant à celle d’embellir les parties sommitales des tours et clochers, elle s’avère d’importance secondaire. Bien que fréquemment installé sur des clochers d’églises, il n’appartient pas à l’architecture religieuse mais résulte de l’évolution de l’horlogerie et de la volonté du pouvoir civique de gérer les heures rythmant toutes les phases de la vie sociale.

Ce n’est que tardivement qu’il deviendra à la fois un membre architectural et un objet d’art. La plupart des campaniles du Var datent du 18ème siècle, et peut-être pour quelques-uns, mais c’est peu probable, pourrait-on remonter au 17ème s, bien que leur datation soit très difficile pour des raisons d’ignorance des dates de commande ou des dates d’exécution de celle-ci.

 

Parce que moins onéreux qu’une reconstruction, beaucoup de campaniles ont été substitués aux flèches des églises, souvent dégradées par manque d’entretien, et parce qu’il fallait aussi loger les cloches qui donnaient l’heure aux habitants, cloches dont le son était différent de celles qui sonnaient les offices religieux.

Il s’est dit souvent au pays du mistral (mais est-ce la vraie raison ?) que le choix de leur structure légère et ajourée, qui offrait peu de prise au vent, leur permettait de mieux résister. Il est plus probable que la raison véritable ait été de réaliser une construction moins coûteuse qu’une tour dédiée, puisqu’à la charge de communes par définition moins riches que l’Église.

De ce fait, ils ont peu à peu fleuri sur les restes de constructions civiles, les tours de flanquement des remparts et les clochers sur plan carré à toiture plate.

 

Il apparaît donc que la tradition d’utiliser le fer forgé est moins ancienne que celle de la tuile vernissée.Dans la plupart des cas, l’architecture du toit en pyramide d’un clocher était destinée originellement à recevoir une couverture de tuiles plates en écailles de poisson (vernissées ou non).

Pour des raisons diverses, cela ne constitue pas une généralité.

 

Pectorale à la libellule. René Latique. Fondation Gulbenkian Lisbonne

 
 
 
 
15 Mai 2022
 
 
 

CALOUSTE SARKIS GULBENKIAN

 

 

Un bien mystérieux Monsieur 5 % - Un prodigieux destin

 

Gérard Saccoccini

 

 

Doté d’une immense double culture, orientale et occidentale, servi par une extraordinaire faculté de projection visionnaire et une prodigieuse qualité d’analyse des équilibres et enjeux économiques des débuts du 19ème siècle, Calouste Gulbenkian a été, avant tout, un véritable ‘architecte d’entreprises’ bien qu’il ait toujours récusé ce terme, alors même qu’il définissait à la perfection le concepteur de structures réunissant des nations aux intérêts divergents. Ses facultés de négociateur talentueux, flexible mais persévérant, en firent l’incontournable médiateur dans les négociations internationales pour l’exploitation des réserves de pétrole de l’Irak actuel.

 

Guidé par un goût artistique exceptionnel, il s’attacha avec passion, tout au long de sa vie, à réunir une importante collection éclectique et unique d’œuvres d’art.

 

Calouste Sarkis Gulbenkian vient au monde, le 23 mars 1869, dans le district de Scutari (Usküdar) dont le cadre paisible de jardins et de résidences cossues domine le quartier aux allures de village autour de la mosquée Mihrimah.

 

Il va grandir dans la luxueuse résidence familiale dominant le Bosphore, élevé par des nurses anglaises et françaises. Il fréquente le Lycée Saint-Joseph de Scutari où il apprend le français. A l’âge de 14 ans, il part pour le comptoir familial de Marseille afin de parfaire sa maîtrise du français.

 

Il rejoint ensuite Londres pour apprendre l’anglais au King’s Collège. Il y étudie l’ingénierie pétrolière, se forme à la mentalité anglo-saxonne et perçoit très vite les enjeux stratégiques du pétrole. Il se distingue particulièrement en physique et devient maître de conférences en 1887. Cette formation lui donnera la dimension, l’envergure et les talents de négociateurs qui lui permettront de constituer sa colossale fortune.

 

Un voyage à Bakou lui inspire la rédaction de plusieurs rapports pour de grands périodiques français. En 1891, il publie La Transcaucasie et la péninsule d’Apchéron - Souvenirs de voyage, dont certains chapitres figurent dans la Revue des Deux Mondes.

 

Pour se faire une position dans la société, il flatte le chef de la communauté arménienne, Ohanes Kevork Essayan, promoteur de l’industrie pétrolière russe, avec l’ambition secrète de marier sa fille qui sera pour lui « l’ascenseur social » qu’il convoite depuis longtemps ! C’est chose faite l’année suivante : il épouse Nevarte,l’héritière. Ils auront deux enfants : Nubar, né en 1896, et Rita, née en 1900.

 

Mais c’est un mariage arrangé dans lequel il n’y a place pour aucun sentiment amoureux, ce que Nevarte confessera plus tard : elle n’aima jamais ce mari qu’elle n’avait pas choisi et… elle prit un amant.

 

 

La rencontre avec le philanthrope et mécène Alexandre Mantachev sera le véritable point de départ de sa carrière. Calouste vit dans l’intimité du richissime magnat du pétrole, devient son secrétaire particulier, dirige sa maison, organise ses parties fines, et côtoie le prestigieux milieu d’affaires anglais ! Installé à Londres, il commence sa carrière à la bourse des valeurs la plus importante du monde. Ses talents extraordinaires en font la référence en matière d’expertise financière d’entreprise et l’incite à réaliser de judicieux investissements. Il obtient la nationalité britannique en 1902.

 

Il s’emploie à décider les magnats du pétrole basés dans le Caucase à collaborer avec les banques Rothschild, Deutsche Bank et le consortium Royal Dutch. Courtier internationaliste et honnête, il affirme son attachement citoyen à sa patrie, crée en 1908 la Banque Nationale de Turquie et, en 1912, il promeut la création de la Turkish Petroleum Company,consortium réunissant les plus grandes compagnies européennes, dont il détient 15 % du capital. Ses commissions passent à 5% du montant des transactions.

 

Devenu, dans les années 1930, le référent incontournable pour la réalisation de toute opération pétrolière d’envergure, au faite de sa fortune, il passe la majorité de son temps à Paris où il possède, depuis 1923, un hôtel particulier sis au 51 avenue d’Iéna, où va s’exprimer sa passion d’esthète. Il y abrite ses magnifiques collections, manuscrits enluminés d’Arménie, laques précieux et porcelaines d’Extrême-Orient, ‘tapis-céramiques’ du Caucase, de Perse, de Turquie et de Syrie, ivoires médiévaux. Toutes les pièces exposent le mobilier et les bibelots d’époque Renaissance, les meubles français du XVIII° siècle mettant en valeur les peintures de Bouts, Van der Weyden, Hals, Van Dyck, Rubens, Rembrandt, Cima di Conegliano, Carpaccio, Turner, des impressionnistes et les somptueuses tapisseries flamandes.

 

Il n’y réside pas, préférant une suite de l’hôtel Ritz dans laquelle il mène ses affaires et une vie fastueuse de potentat oriental (ô combien scandaleuse). Pour répondre à ses appétits sexuels débridés, une discrète pourvoyeuse amène dans son lit (presque chaque soir) de nouvelles compagnes (souvent mineures !) qu’il fait vêtir somptueusement et couvre de bijoux qu’elles peuvent garder lorsqu’il les renvoie.

 

La Deuxième Guerre Mondiale met un terme à ce train de vie et l’oblige à s’installer à Vichy en qualité de représentant des intérêts de la Perse auprès du gouvernement du maréchal Pétain. Il veut protéger ses collections restées dans son hôtel particulier (les allemands n’y pénétrèrent d’ailleurs jamais et les collections demeurèrent intactes).

 

En 1942, après avoir longtemps hésité entre la France et la Suisse, il décide de s’installer au Portugal où il vivra pendant 13 ans, dans une suite de l’hôtel Aviz de Lisbonne, entouré de quelques domestiques (et de maîtresses de plus en plus jeunes).

 

 

Il meurt le 20 juillet 1955 et sera inhumé à Londres, en l’église Saint Sarkis de Kensington qu’il avait financée. Par testament de 1953, il avait prévu la constitution d’une fondation internationale, ayant son siège à Lisbonne et portant son nom qu’il dote, après répartition aux ayants-droits, du reste de sa fortune.

 

Son but : soutenir la recherche scientifique et médicale, l’éducation, la promotion des arts et de la culture arménienne à travers le monde.

Sa mission : agir pour le bien de l’entière humanité et porter ce qu’il avait défini comme ses deux plus grandes réussites : sa collection d’art et son action pour réunir les nations, les groupes et les intérêts divergents. Son rôle « d’architecte d’entreprises », en fait.

 

De difficiles négociations sont entreprises, après sa mort, entre les gouvernements portugais et français pour permettre la sortie de France des collections d’art et définir le socle légal de la fondation. L’ordonnance d’approbation des statuts est signée le 18 juillet 1956. La collection complète arrive au Portugal en 1960 et sera exposée au Palais du marquis de Pombal de 1965 à 1969.

 

Le musée Calouste Gulbenkian est inauguré le 2 octobre 1969, quelques mois avant la fin de la dictature de Salazar. Au cœur d’un des plus beaux parcs de Lisbonne, largement ouvert sur l’extérieur, le bâtiment est une référence d’architecture muséologique, conviant le visiteur à entrer dans la grandiose alchimie du dialogue permanent entre la nature et l’art (architectes : R. Athouguia, A. Pessoa, P. Cid, G. Teles, A. Bareto).

 

L’institution a assumé le rôle de ministère de la culture de substitution dans un Portugal ruiné. Aujourd’hui encore, de Constantinople à Lisbonne, en passant par Londres et Paris, la Fondation demeure synonyme de rayonnement culturel universel et l’une des plus importantes institutions à travers le monde.

 

 

Peu connu du grand public, Gulbenkian aimait négocier, marchander, palabrer, échafauder des plans, monter des affaires (sans perdre de vue ses intérêts). Il fut avant tout un commerçant avisé, raillé par ses adversaires qui l’appelaient « le marchand de tapis », ce qui le rendait très fier. Il amassa une des fortunes les plus colossales de son temps. Guidé par une infaillible perception du « beau », il rassembla une éblouissante collection.

 

René Lalique fut l’unique artiste qui devint son ami. Il lui acheta le célèbre Pectoral à la Libellule, chef d’œuvre de l’Exposition Universelle de 1900 qu’il prêta à la tragédienne Sarah Bernhardt.

 

Diplomate, aventurier, financier avisé, négociateur redoutable, mécène milliardaire et hypocondriaque, ses qualités et ses travers en font le plus humain des philanthropes.

 

Ce proverbe sanskrit aurait pu être sa plus belle épitaphe :

 

« Vous n’emporterez jamais dans vos mains froides, dans vos mains mortes, autre chose que ce que vous avez donné ! »

 
 
 
15 Avril 2022
 

Une histoire du droit de vote des femmes en Europe

Anne-Laure Briatte
 
 
Des décennies de luttes et de lobbying ont été nécessaires, au cours du XXe siècle, à l’obtention du droit de vote par les femmes dans les différents États européens. Toutefois, ce droit fut accordé à des rythmes variables selon le contexte politique national.
 
 
 
 
Emmeline Pankhurst, leader des suffragettes britanniques, arrêtée aux abords du Buckingham Palace alors qu’elle tentait de présenter une pétition au roi Georges V en mai 1914. 
 
Le passage de l’Ancien Régime à l’époque contemporaine se caractérise par l’affirmation progressive d’une société de citoyens, qui supplante la société d’ordres et les monarchies de droit divin. Dans les régimes représentatifs qui voient progressivement le jour en Europe au xixe siècle, la volonté générale s’exprime par le vote du corps électoral. Or, les femmes sont longtemps exclues de la citoyenneté à grand renfort d’arguments, qui révèlent une vision hiérarchisée du rapport des sexes. Désireuses de participer aux affaires de l’État, notamment à l’élaboration des lois que jusqu’alors elles ne font que subir, certaines d’entre elles créent des associations, et bientôt des mouvements suffragistes, à l’échelle nationale et internationale. Des décennies de luttes et de lobbying aboutissent, au cours du xxe siècle, à l’obtention du droit de vote par les femmes dans les différents États européens, à des rythmes variables selon le contexte politique national.

Le concept de citoyenneté repose sur les notions de liberté individuelle et d’égalité développées au xviiie siècle, qui marquent une rupture avec la représentation des sociétés fondées sur des inégalités dites naturelles. Aussi bien les conceptions républicaines que libérales de la citoyenneté reposent sur la fiction de l’indépendance (économique, personnelle) et de l’autonomie (intellectuelle) du sujet politique. Or, les théoriciens des sociétés civiles comme Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) et Emmanuel Kant (1724-1804), qui apportent un socle théorique à la représentation des sphères masculine et féminine, attribuent ces qualités aux hommes, tandis que les femmes sont cantonnées à la sphère de la domesticité, pensée à la fois comme opposée et subordonnée à la sphère publique. Cette répartition sexuée au fondement des démocraties modernes tient lieu pendant longtemps de justification de l’exclusion des femmes de la citoyenneté.

Ainsi, après la Révolution française qui accorde aux femmes l’égalité civile mais leur refuse les droits politiques, la plupart des maîtres à penser en Europe continuent de leur dénier le droit et l’aptitude au vote. Pour les théoriciens du libéralisme primitif, comme le réformateur écossais James Mill (1773-1836), les femmes sont représentées par les hommes de leur famille, pères, frères ou maris, ce que traduit le suffrage censitaire de la Restauration et de la monarchie de Juillet en prenant en compte la fortune qu’elles apportent. Mais pour les défenseurs du droit de vote féminin, parmi lesquels John Stuart Mill (1806-1873), fils de James, il est impossible à un sexe de représenter les intérêts de l’autre sexe, tout comme il est impossible à une classe sociale de défendre ceux d’une autre classe. Les adversaires du suffrage féminin arguent par ailleurs du fait que les femmes ne portent pas les armes, un critère usuel d’accès à la citoyenneté. La féministe allemande Hedwig Dohm (1831-1919) rétorque que, si les hommes sur le champ de bataille risquent leur vie pour leur pays, les femmes le font également à chaque couche. Convaincus de l’existence de frontières « naturelles » entre les aptitudes des deux sexes, la plupart des anti-suffragistes pensent enfin que les femmes perdront leurs qualités propres en exerçant le droit de vote. Étendre aux femmes les droits et les devoirs du citoyen menacerait ainsi le bon fonctionnement de la famille et, pour finir, de l’État.

Si l’organisation de mouvements suffragistes est tardive, des voix se font entendre dès la Révolution française pour l’admission des femmes au droit de cité : après le mathématicien et philosophe français Nicolas de Condorcet (1743-1794), Olympe de Gouges (1748-1793) et sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791), Mary Wollstonecraft (1759-1797), femme de lettres anglaise, le haut fonctionnaire prussien Theodor G. von Hippel (1741-1796). Au fil du xixe siècle, à l’occasion de débats sur la réforme du système électoral dans leur pays, comme en Angleterre en 1832 et en 1867, des femmes prennent au mot la notion de représentation politique et demandent aux parlements et aux partis le droit de vote afin de voir leurs intérêts représentés. Lors du printemps des Peuples, qui agite une majeure partie des États européens en 1848 et auquel des femmes participent, elles revendiquent un suffrage véritablement universel et non celui déclaré comme tel par la Seconde République en France qui met en place une démocratie exclusive où seuls les hommes de plus de 21 ans sont concernés. De plus, une fois la révolution écrasée et l’ordre rétabli (en Prusse, Saxe, Autriche, etc.), les lois sur les associations et la presse sont durcies spécialement à leur encontre.

Puisque les gouvernants restent sourds à leurs revendications, des femmes s’organisent pour leur cause, à partir des années 1860, et forment des associations suffragistes régionales puis nationales. Après la création d’une fédération aux États-Unis en 1890, la National Union of Women’s Suffrage Societies est créée en Grande-Bretagne en 1897, le Deutscher Verein für Frauenstimmrecht en Allemagne en 1902 et l’Union française pour le suffrage des femmes en France en 1909. Ces organisations sont membres de l’Association internationale pour le suffrage des femmes, qui, fondée à Berlin en 1904, se présente comme un mouvement pour les droits humains.

Le consensus qui unit ces mouvements peine cependant à surmonter les lignes de partage qui les traversent : souvent, la conscience de classe l’emporte sur celle de genre, empêchant le rapprochement entre associations féminines issues des milieux bourgeois et ouvriers, en Allemagne, en Autriche-Hongrie ou en France. De plus, dans les États pluriethniques comme ceux de la monarchie danubienne où s’affrontent les minorités nationales, les femmes se mobilisent séparément. Enfin, des considérations idéologiques et stratégiques divisent le mouvement suffragiste. Certaines militantes mettent en avant des arguments d’égalité ; d’autres insistent sur l’apport à la vie de la cité de qualités considérées comme spécifiques aux femmes. Majoritairement légalistes, les suffragistes utilisent la pétition, la manifestation pacifique ou le banquet républicain. Mais certaines, comme les « suffragettes » anglaises, une minorité que désapprouve la majorité modérée, optent pour la désobéissance civile, voire pour la violence, afin d’attirer l’attention du public sur leurs revendications. De son côté, le mouvement des ouvrières organise en 1911 à l’initiative de l’Allemande Clara Zetkin (1857-1933) une journée internationale des femmes. Le mouvement suffragiste est à la fois à son apogée et dans une impasse à la veille de la Première Guerre mondiale.

Alors que le droit de vote est déjà accordé aux femmes dans plusieurs États américains depuis 1869, la Finlande franchit le pas en 1906 à la faveur d’une réforme instaurant un parlement élu au suffrage universel. Suivent la Norvège en 1907 (avec un cens électoral jusqu’en 1913), et le Danemark puis l’Islande en 1915. La Première Guerre mondiale fait advenir les conditions qui permettent l’introduction du droit de vote dans plusieurs pays : la Russie en 1917 (suite à la révolution), la Lettonie, l’Estonie, la Pologne, le Royaume-Uni (avec, jusqu’en 1928, des restrictions d’âge notamment), l’Allemagne et l’Autriche (suite aux renversements des monarchies et à l’instauration de républiques) en 1918, suivis des Pays-Bas et du Luxembourg en 1919. En Espagne en 1931, la Seconde République à peine instaurée accorde aux femmes le droit de vote, malgré les objections de la députée féministe Victoria Kent (1891-1987). Arguant du rôle joué par les Françaises pendant la guerre et de leurs qualités spécifiques, l’Assemblée consultative d’Alger octroie en avril 1944 le droit de vote aux femmes, conformément aux souhaits du général de Gaulle. En Grèce, il faut attendre l’institution d’une monarchie parlementaire pour que le suffrage devienne universel dans la Constitution de 1952. Ces cas soulignent l’importance des contextes politiques nationaux dans l’octroi de ce droit, ainsi que le rôle joué par les deux guerres mondiales. Mais plus qu’une récompense, l’acquisition du droit de vote par les femmes est une conquête des mouvements suffragistes qui l’ont revendiqué et préparé des décennies durant.

15 Mars 2022

DE NOVGOROD A KIEV

Une histoire complexe… pour

 

mémoire*.

 

Gérard Saccoccini

 

A la fin du IV° s. avant notre ère commençait le mouvement irrésistible vers l’Ouest des peuplades « barbares » qui bousculèrent les légions romaines de Pannonie.

 

Au III° s., la formidable poussée des Goths, envahisseurs germaniques, couvrit les territoires compris entre la Baltique et la mer Noire et repoussa les Sarmates qui avaient remplacé les Scythes iraniens. A leur tour, les Huns chassèrent les Goths mais, à la mort d’Attila en 453, ils furent remplacés par les Bulgares et les Khazars d’origine turque.

 

Venus du nord des Carpathes, les Slaves dits « orientaux » sont considérés comme les véritables ancêtres des Russes. Ils sont répartis en trois groupes.

 

Le premier groupe s’installa sur les terres de la Russie centrale, après l’effondrement des Huns. Le second se fixa dans les steppes en payant le tribut aux Khazars. Le troisième s’implantait dans les vastes forêts du Nord, pourvoyeuses de miel et de fourrures.

 

 

De rivières en rivières et de lacs en fleuves, naquirent des cités fortifiées près des confluents et des lieux de portage, où se multiplièrent les fortins et les villes de bois qui deviendront les principautés de Novgorod, de Smolensk et de Kiev.

 

Au cœur d’un territoire largement ouvert sur l’Europe du Nord, Novgorod attire très tôt les marchands scandinaves (et aussi les pillards) par son commerce intense vers le Golfe de Finlande. La Russie naîtra des nécessités commerciales et de l’expansion territoriale qu’elles impliquent ainsi que de l’organisation sociale communautaire et du travail collectif que le communisme n’a pas inventé.

 

 

Au 11ème siècle, la Chronique du moine Nestor, principale source d’information sur l’époque, indique que le prince Riourik, originaire du Jutland Danois, à la tête du peuple des Varègues Rus’ répondit vers 860 à l’appel des marchands Slaves soucieux de mettre un terme aux rivalités des petites cités et aux attaques des pillards (parmi lesquels les scandinaves figuraient eux-mêmes en bonne place !).

 

Il est établi que les Varègues furent à l’origine du premier Etat Russe et que leur prince, fondateur d’une entité nationale en devenir, en fut le premier souverain, à l’origine d’une dynastie qui devait régner jusque en 1598, installée dans la plus septentrionales des implantations slaves.

 

Le terme de Rus’ qualifiant le peuple des Varègues constitue la racine étymologique du mot Russie désignant aujourd’hui le pays.

 

Riourik s’installa à Novgorod et fonda la principauté qui sera active de 860 à 1139. Trois siècles plus tard, au faîte de sa puissance alors que la richesse des ligues marchandes atteignait son apogée, la cité ne fut jamais nommée par les visiteurs autrement que par le vocable respectueux de « Monseigneur Novgorod le Grand » !

 

Utilisant en grande partie la voie d’eau de la Volga au Dniepr, se constitua de manière pérenne une puissante passerelle commerciale de la Baltique à la mer Noire sous la protection d’un pouvoir armé. Car, pour les hommes comme pour les marchandises, la tradition du voyage par la Voie d’Eau restera une impérieuse nécessité dictée par les rigueurs hivernales, la configuration du territoire et son immensité.

            

Ainsi s’est constituée, de Novgorod à Byzance, la « Route des Varègues aux Grecs » qui est restée, pour des siècles, le symbole de la richesse, de la prospérité, de la pénétration de la culture et du rayonnement de Kiev, sur les deux rives du Dniepr.

 

 

La Russie Kievienne

 

En 882, Oleg, prince de Novgorod successeur de Riourik, descendit le Dniepr et s’installa à Kiev, après en avoir chassé les autres prédateurs scandinaves. Séduits par l’or de Byzance, attirés par ses richesses qu’ils convoitent, Oleg, puis Igor en 941, montaient des expéditions, tout en entretenant des relations commerciales privilégiées avec celle-ci. Chaque année, la flottille des marchands de Kiev descendait le fleuve, chargée de fourrures, de riches tissus, de miel et d’ambre de la Baltique avec lequel on fabriquait les perles protectrices, et les marchands ramenaient de leurs expéditions nordiques les produits de l’artisanat des régions de Carélie.

 

En 957, Olga, princesse de Kiev, veuve d’Igor, reçut le baptême chrétien lors d’un voyage à Constantinople. Cet événement capital, rompait avec les traditions païennes fortement ancrées dans le peuple mais son fils, Sviatoslav, refusa la conversion et passa son temps à guerroyer pour prendre le contrôle de l’immense Volga. Il mourut en 972.

 

A la fin du 10ème siècle, le mariage du Grand Prince Vladimir de Kiev avec Anne, sœur des empereurs byzantins Basile II et Constantin VIII, va décider du destin de la Russie en adoptant le monothéisme orthodoxe, catalyseur d’unification nationale et générateur d’échanges commerciaux avec la Méditerranée orientale.

 

Kiev, hissée au rang de « mère des villes russes* » et capitale des princes de Russie, se trouvera à la charnière des influences grecques, latines et germaniques et verra naître dans ses monastères la spiritualité russe et une prodigieuse richesse dont toutes les villes de Russie lui seront redevables. Les objectifs de pénétration commerciale vers l’empire byzantin, les liens avec les cités caravanières et l’installation de comptoirs russes seront amplifiés par Yaroslavl Le Sage, pendant l’Age d’Or de Kiev de 1015 à 1054.

 

    En 1037, le souverain fit élever une merveilleuse cathédrale, inspirée de Sainte Sophie.

 

Il est intéressant de noter que la fondation de Moskov (Moscou), attribuée à Iouri Dolgorouki, prince de Vladimir-Souzdal, n’est datée que de 1147 (Chronique d’Ipatiev, 1617) et que c’est en 1156, seulement, que son fils édifiera un fortin de bois (kremlin) sur une petite éminence dominant de trente mètres la rive gauche de la rivière Moskova.

 

 

Le temps des troubles, des invasions et des luttes.

 

 

L’ascension du duché de Kiev vers la richesse et la puissance financière sera brutalement stoppée par les dévastations des invasions mongoles de Gengis Khan, lancé à la conquête du monde. Entre 1237 et 1242, la Russie Kiévienne et la Moscovie furent ravagées par son petit-fils Batu. Les tatars de la Horde d’Or mettent le territoire en coupe réglée à l’exception de la Russie Blanche (de Belo : blanc, vierge de toute occupation, origine du nom de la Bielorussie). Au siècle suivant, le commerce réaffirmait ses droits et, moyennant de lourds tributs, les marchands reprenaient le chemin de Byzance, fer de lance de la résistance aux attaques des hordes asiatiques.

 

 

Grâce à la pugnacité et au rôle déterminant de Ivan III le Grand, le joug Tatar fut définitivement brisé en 1480, mettant fin à plus de deux siècles de soumission.

 

   Alors commença le rassemblement des terres russes et la réunion des principautés de Yaroslavl, Novgorod, Tver, Pskov et Perm, ainsi que du Khanat de Riazan. Il fallut trois siècles avant que la Russie ne se relève du joug, plus unie et cinq fois plus étendue qu’avant le règne d’Ivan par l’annexion des larges étendues des montagnes de l’Oural.

 

Mais 27 ans auparavant, une terrible nouvelle était tombée sur l’Occident chrétien, comme un coup de tonnerre : Byzance avait succombé à l’assaut des troupes Ottomanes, non sans qu’une partie de ses élites intellectuelles, de ses richesses, de sa culture et de sa philosophie n’aient pu rallier Florence qui, de ce fait, accédait au rang de « Nouvelle Athènes » à l’apogée de la Renaissance Universelle.

 

Sainte-Sophie devenait une mosquée et l’empire de l’aigle bicéphale s’écroulait dans la quasi-indifférence de l’Occident.


Ce jour-là, 29 mai 1453, la Route des Varègues aux Grecs, définitivement interrompue, entrait dans l’Histoire comme le souvenir d’une époque révolue !

 

L’Ukraine, une histoire complexe

 

Au fur et à mesure que se sont déroulés les siècles, l’histoire de l’Ukraine s’est complexifiée : en voici, ci-dessous, un bref résumé des éléments majeurs.

 

Depuis le 14ème siècle, le pays a subi de nombreuses partitions, revendications étrangères et agressions hégémonistes, notamment de la part de l’Union Polono-Lituanienne, qui fut fondée en 1385 et perdura jusqu’en 1795.

 

Les guerres russo-turques ont fortement impacté l’intégrité de l’Ukraine avec onze conflits majeurs dans la lutte pour la domination des Balkans et dans la Guerre des Détroits, à la fin du 19ème siècle, visant à interdire à la Russie l’accès aux mers du Sud.

 

Pour leur indépendance, les Cosaques Ukrainiens ont combattu sans relâche l’Union Polono-Lituanienne, puis l’Empire ottoman et, de tous temps, la Russie des Tzars, pour voir finalement leur territoire intégré à l’Empire russe, au début du 18ème siècle.

 

Au 20ème siècle, pendant la révolution d’Octobre 1919, la République populaire d’Ukraine a recouvré brièvement l’indépendance avant d’intégrer l’URSS en 1920.

 

Il faudra attendre 1991 et le démembrement de l’Empire soviétique pour que la République d’Ukraine accède de nouveau à l’indépendance nationale.

 

 

Essayer de comprendre le conflit d’aujourd’hui est une tâche tout aussi complexe car les motifs avancés pour justifier l’invasion s’appuient sur de fallacieux arguments, dévoyés de l’Histoire, et sur une récupération odieuse de celle-ci à des fins politiques.

 

Le fait que l’Ukraine soit le creuset historique dans lequel naquit la Sainte Russie peut-il être retenu, au mépris des accords et des traités, pour justifier une agression militaire inique dont le peuple est la principale victime ?

 

Comment peut-on dire que l’Ukraine, en tant que nation, en tant qu’entité étatique n’existe pas, ou n’aurait jamais existé ? Certains, chez nous, ont franchi le pas.

 

 

Comment justifier une prétendue « purge antinazi nécessaire » alors que cet argument s’appuie sur l’accaparement d’un épisode historique détourné à des fins politiques ?

 

    Il faut se souvenir qu’en 1932, Joseph Staline déclenchait la « collectivisation du produit des récoltes ». L’Ukraine, grenier à blé de l’Urss, s’est vue dépossédée de toute sa récolte par une action que les historiens appelleront « opération Holodomor » (Grande Famine). Étalée sur une période de neuf mois, elle provoqua la mort de trois à six millions de personnes, et fut suivie de terribles représailles contre les paysans révoltés, qui seront exécutés ou déportés en masse et dont les villages furent rasés.

 

    Les crimes perpétrés durant l’oppression stalinienne, jusqu’à la Deuxième Guerre Mondiale, ont fait que les soldats allemands entrant en Ukraine furent souvent accueillis comme des libérateurs. Cela a suffi pour stigmatiser un peuple et de le qualifier dans sa généralité de collaborateur.

 

Hier comme aujourd’hui, écrire l’Histoire n’est en aucune manière le privilège des vainqueurs. Ils seront inévitablement les vaincus de demain.

 

Tenter de l’interpréter ou de la réécrire est criminel, insultant pour l’humanité, car cela conduit au négationnisme et à oublier que ce sont les peuples des nations qui l’ont écrite, souvent d’une plume trempée dans leur sang.

 

L’histoire des peuples est un bien commun à toutes les générations qui se doivent de le transmettre en toute impartialité : c’est l’exercice le plus difficile dans la conservation de la mémoire.

 

Pour une relation fidèle de l’Histoire, s’il l’on doit impérativement considérer et les moyens et l’objet, l’historien se doit de ne jamais les confondre.

 

Sa qualité première restera toujours l’impartialité, afin que l’honnêteté de son écriture porte la garantie d’une mémoire collective digne et juste.

 

*Internet, merveilleux outil, est hélas une arme à double tranchant qui a apporté la terrible facilité du « copié-collé », occultant la faculté de réfléchir et de penser par soi-même. Les fausses informations diffusées avec une incroyable facilité envahissent la toile. La vitesse et l’ampleur de la communication, par les réseaux qui les propagent, permettent de leur donner l’image de la vérité.

Jamais la réflexion du philosophe américain, George Santayana, n’a été aussi importante à méditer : « Les peuples qui ne réfléchissent pas sur leur passé sont condamnés à le revivre ».

15 Février 2022
 
 
 
 
Origine du Carnaval
(D’après « Histoire anecdotique des fêtes
et jeux populaires au Moyen Âge » paru en 1870)
 

Sans doute est-ce pour oublier les tristesses de la saison, pour tromper l’ennui des jours de pluie et de brouillard, qu’on a inventé les divertissements du carnaval, qui dérivent des saturnales antiques, et il n’y a peut-être rien de si vieux dans les coutumes des peuples que la procession du boeuf gras

Au Moyen Age, il faut le dire, les fêtes du carnaval étaient le plus souvent de vraies orgies. Les déguisements d’un sexe en un autre, et même les travestissements de l’homme en bête, donnaient lieu à des scènes et à des épisodes jugés déplorables pour la morale, ce qui explique que l’Église tonna pendant plusieurs siècles contre ces désordres.

On fut obligé de défendre le masque au XVIe siècle sous les peines les plus sévères, et la monarchie se prêta très bien en ceci aux vues de l’Église, qui réprimait et condamnait hautement ces scandales. Les Valois sont ceux de nos rois qui se sont montrés les plus sévères à cet endroit des mœurs publiques. Jusqu’en 1509, le masque avait passé à travers les époques les plus rigides.

Là s’arrêtèrent ses débordements. On avait vu jusqu’alors des troupes de masques arpenter les rues, armés de bâtons entourés de paille, frappant à tours de bras tous les passants qui se rencontraient sur leur chemin. Ce fut une ordonnance de François Ier qui leur défendit ces libertés, et peu après, l’usage des masques et momons fut absolument défendu en public sous les conditions les plus rigoureuses.

L’époque des anciennes saturnales correspondant à merveille avec l’époque des réjouissances de Noël, nos naïfs aïeux, qui mêlaient sans remords, dans leur dévotion quelquefois très bigarrée, les images du paganisme aux pratiques chrétiennes, finirent par fondre ensemble dans leurs fêtes de famille le souvenir des saturnales romaines, des calendes de janvier, de l’Épiphanie et même de Noël. Leur carnaval commençait le 25 décembre, et se poursuivait jusqu’à l’entrée du carême.

C’était dans les premiers siècles le premier jour de l’an que se faisaient les principales mascarades en l’honneur de Janus, et on pourrait bien trouver peut-être l’origine du masque dans la tête de ce dieu à deux visages. C’est à cause de ces mascarades bruyantes et désordonnées que l’Église imagina d’avancer l’année de huit jours. Auparavant l’année française commençait le 1er mars, jour qui, sous les Mérovingiens, était la fête de la revue générale des troupes. Sous les Capétiens, l’année s’ouvrit à Pâques. Ce ne fut que sous Charles IX, par un édit royal de 1564, que l’année fut enfin fixée, suivant l’ancien usage, au 1er janvier.

De ces origines toutes païennes, sont dérivées la fête des fous, la fête des calendes de janvier, la fête de l’âne, et enfin la procession du renard, imitée sous un autre titre et quelquefois d’autres attributs suivant les localités. Lors de cette fête-ci, on voyait figurer, au milieu du clergé, un renard couvert d’un surplis fait à sa taille, avec la mitre et la tiare sur la tête. On avait mis de la volaille à sa portée. Le renard, naturellement vorace, n’attendait pas, comme on pense bien, la fin de la cérémonie pour se jeter sur cette facile proie. Le plus souvent, il oubliait ses pieuses fonctions, et s’emparait des poules qu’il se mettait à dévorer en présence de l’assistance, si noble qu’elle fût.

Plus d’un prince s’en amusa, entre autres Philippe le Bel, que la procession du renard divertissait beaucoup. Il est vrai que ce monarque avait eu maille à partir avec le pape, et qu’il voyait une allégorie qui lui plaisait dans cette singulière procession. Ce type de divertissements sacrilèges n’effarouchait point la dévotion superstitieuse des populations du XIIIe et du XIVe siècle.

Quant à la fête du bœuf gras, on peut en voir l’origine dans cette sorte de promenade des bœufs destinés aux sacrifices païens auxquels nos tapisseries anciennes font allusion. On promenait le bœuf gras, qui rappelle tout simplement l’âne de Silène, dans quelques-unes de nos villes les plus anciennes, à savoir surtout Marseille. La victime était choisie parmi les plus beaux bœufs, parée de fleurs, entourée de ses sacrificateurs qui la gardaient à vue, et de musiciens qui avaient l’air de prétendre charmer ses derniers moments.

 
 

Le boeuf gras à Paris, à la fin du XIXe siècle

 

 

Près d’entrer dans la sainte abstinence du carême, on voulait montrer au peuple le dernier bœuf dont il lui serait permis de manger. On l’appelait bœuf gras, comme on appelle encore jours gras les jours d’allégresse qui précèdent le carême. Excepté son entourage mythologique, qui ne date en réalité que de la Révolution, le bœuf gras d’autrefois a toujours ressemblé à notre bœuf moderne. On l’a toujours paré comme il est aujourd’hui et comme l’étaient les victimes antiques. On a toujours entouré sa marche de la même pompe, à peu de chose près. Les garçons bouchers, chargés de la marche, étaient jadis, comme aujourd’hui, vêtus à l’instar des esclaves des sacrificateurs, et avaient des instruments comme des anciens en portaient aux sacrifices. On mettait aussi sur le dos du bœuf, à Paris seulement, l’enfant traditionnel, aujourd’hui transformé en amour, jadis appelé par les bouchers leur roi. Peut-être la légende de saint Nicolas entre-t-elle là pour quelque chose.

Mais par la suite, l’un des personnages du cortège du bœuf le plus important fut sans contredit Arlequin, emprunté à la scène italienne. On ne le connaissait guère en France avant la Renaissance. Il y fit fortune. Arlequin, avec sa spirituelle et souple badine, avec son masque qui lui permit toutes les finesses de la plus audacieuse raillerie, son habit étriqué, court, bigarré de morceaux triangulaires de drap, avec des souliers sans talons, avec son menton narquois et ses noires prunelles foudroyantes de malice sous son masque de velours, était un type qui devait se nationaliser en France.

Aussi Arlequin devint-il le héros de toutes nos folies et mascarades, en compagnie de Colombine et de Polichinelle, Pulcinello, un type italien aussi. Moins spirituel que le nôtre, l’Arlequin des Italiens avait aussi sa grâce et sa finesse. Il tenait à la fois du singe et du chat, gracieux et souple, rusé et perfide à l’occasion. C’était un grand enfant, quelquefois naïf, quelquefois pétillant de saillies, toujours fécond en ressources, et n’échappant à une situation comique que pour tomber dans une autre encore plus comique. Comme le nôtre, il avait un masque noir, et l’on croit que c’est parce qu’un esclave africain en fut le premier modèle.

Costume d’Arlequin

La première langue d’Arlequin fut le patois de Bergame ; ce fut sans doute, dit-on, pour ridiculiser les habitants de Bergame, passant généralement pour sots et fripons. Depuis son apparition parmi nous, Arlequin ne nous a plus quittés. Il éclipsa la célébrité des Scapin, des Sganarelle, des Crispin, des Pierrot, des Gilles, des Jeannot, des Cadet Roussel et des Jocrisse. Il fut un des personnages essentiels de nos scènes comiques. De nos jours, banni à peu près des théâtres, nous le retrouvons, encore presque partout dans nos mascarades populaires, et il restera éternellement le souvenir et le symbole des plus belles époques du carnaval. À Londres, en Espagne, en Italie, même dans tout le Nord, en Allemagne et en Russie, le carnaval s’est soutenu beaucoup mieux qu’en France. Il est fort agréable à Barcelone, et à Londres, où dit-on, la meilleure compagnie oublie les lois de stricte étiquette et de hautaine réserve qui la régissent ordinairement, pour partager, sous le commode incognito du masque, les divertissements populaires.

Mais cela n’est rien à côté de ce carnaval de Venise tant vanté et avec raison. C’est à Venise que le carnaval semblait avoir élu son privilège exclusif. L’Europe retentissait au Moyen Age de la somptuosité et de l’élégance de son fameux carnaval. C’était la plus brillante fête de la folie que l’on pût voir. Quel temps que celui-là !

Sur les canaux serpentaient les riches gondoles pavoisées et illuminées, portant leurs masques aristocratiques. Au sommet des mâts de triomphe s’agitaient au vent les bannières éclatantes des nations étrangères que Venise comptait comme autant d’alliées. Chaque clocher déployait l’image du lion ailé, le lion de Saint-Marc. Des tapisseries précieuses, de soyeuses banderoles flottaient sur les murailles noircies et aux balcons dorés des palais. Dans de riches équipages marins s’avançaient les ambassadeurs des puissances que la fière Venise tenait sous son joug, et c’est au milieu de ces pompeuses fêtes qu’avait lieu cet acte étrange de mysticisme politique, le mariage du doge avec l’Adriatique.

 
 



Restanque du Prébarjeau en Pays de Fayence

5 Janvier 2022

 
 
 
 
 

 

 

Oliviers : par delà « leur murmure immensément vieux »1

 

Jean Gault

 

 
 
A) Inutile d’aller chercher loin, notre chère Provence (avec le comté de Nice) recèle des arbres fort vieux : à Roquebrune-Cap-Martin, prospère un spécimen âgé de 2000 à 2800 ans, dont la circonférence mesure 23 m ; il est désormais inscrit au répertoire des arbres remarquables de France, depuis 2016 2.

Plus près de chez nous : un adhérent de l’association des oléiculteurs du Pays de Fayence3 possède quelques oliviers en bordure de la route de Mons4. Il a eu la curiosité de faire dater scientifiquement quelques souches à première vue fort vieilles.

Le résultat d’une mesure au carbone n’est pas décevant : la souche la plus ancienne a sans doute, plus de 700 ans, car ce qui a été daté, c’est le bois qui est encore là. On ne sait pas si du bois plus vieux encore n’a pas disparu, en pourrissant. C’est-à-dire que l’arbre (qui émet encore des rejets) remonte à une période antérieure au roi René, alors que la Provence était encore indépendante.

(Dans ces conditions, il serait intéressant d’examiner des oliviers proches du canal romain. En effet, ils pourraient avoir été plantés au moment de la construction de ce canal (encore faut-il pouvoir accéder à la partie la plus ancienne de la souche)).

Chiffres 2017 : (source : bulletin de la Communauté de Communes)
(Negret s’appelle maintenant « Montaurounenque », férastre : variété redevenue sauvage, ou : féraste, ou : féral)

La plus nombreuse: la Cailletier (ou grassois ou olive de Nice ou grassenc, c'est la même chose) est en particulier très largement majoritaire à Tanneron, ce qui pourrait permettre à cette commune de s'inscrire dans le terroir voisin de l'appellation d’origine protégée « olives de Nice» (cela bénéficie aux huiles, et aux olives en saumure, et leur permet de se vendre plus cher) .

 
L'huile de Cailletier a un arôme d'amandes fraîches, d’artichaut avec une pointe d'amertume et de l'ardence en fin de bouche (selon le domaine de l'Olivette, pépiniériste et oléiculteur à Roquebrune sur Argens). Les olives de cette variété se préparent également bien en saumure.Sa version italienne est « Frantoio » : nos arbres sont pour certains toscans.

Schéma explicatif : l’arbre repart toujours de la souche (en provençal : « la cèpe »), ce sont les rejets (« souquets ») qu’on observe souvent à son pied.

Il convient de terminer ce paragraphe sur l’âge des arbres individuels, par une mention du Proche-Orient : les oliviers qui poussent depuis des millénaires sur les pentes du Mont des Oliviers à Jérusalem sont à l’origine de l’appellation encore utilisée de nos jours. Les Juifs le connaissent également sous le nom « Mont de l’Onction » car l’huile produite par ses arbres servait à oindre les rois et les Grands Prêtres. À partir du XIIème siècle, les Arabes l’appelèrent « Djebel et Tur », vocable d’origine araméenne qui signifie « mont par excellence » ou « mont Saint » ; désormais, il s’appelle tout simplement « et-Tur ». (Source : custodie de Terre Sainte)
 
 

B) Si les arbres sont vieux, l’espèce l’est plus encore.

Dans les carrières de gypse d’Aix-en-Provence, on trouve des fossiles d’oliviers datant du miocène, c’est à dire de plus de 5 millions d’années.

Par les mécanismes de reproduction sexuée (fécondation de pistils par le pollen), les arbres ont eu tout le temps d’évoluer. L’intervention humaine n’a fait que sélectionner des formes intéressantes.

A cette reproduction sexuée, les hommes ont ajouté la greffe, et la bouture (ou le marcottage) : cette vie commune (entre les oliviers et les hommes5), a commencé il y a 4.000 ans avant Jésus-Christ, elle a abouti à des centaines de variétés cultivées aujourd’hui, à travers le monde. (La diversité sauvage est incalculable).

Dans le Pays de Fayence il existe une trentaine de variétés cultivées (chiffres 2021), et les travaux de France Olive, avec l’association des oléiculteurs du Pays de Fayence, mettent en lumière des variétés que nous ne connaissions pas. Par exemple, à Seillans, une variété inconnue vient d’être nommée « Cuinier ». Peut-être atteindrons-nous 40 variétés dans notre pays de Fayence (pour une grosse centaine en France) : nous sommes assis sur un trésor de biodiversité génétique.

Photo: R Pécout: Cailletier

En quoi la biodiversité est-elle intéressante ?
 
D’une part, elle permet de répondre au choix des cultivateurs : olives de table, olives à huile, elle permet également de s’adapter la diversité du terroir, ou de choisir des variétés résistantes à tel ou tel problème : précoces ; ou tardives ; peu sensibles à la mouche ( Bactrocera oleae).
D’autre part, il n’est pas exclu que nous trouvions dans notre propre patrimoine génétique, des variétés qui s’adaptent mieux au changement climatique: températures plus élevées , précipitations plus irrégulières (c’est à dire : ambiance plus sèche, stress plus violent).
Enfin, il semble que certaines variétés résistent mieux aux maladies cryptogamiques , (pathologie des feuilles6) et à la bactérie Xylella7 , qui est apparue il y a quelques années en Italie du sud ( elle n’a été identifiée que deux fois, et dans le département des Alpes-Maritimes, à ce jour ; croisons les doigts).
 
C) Si les arbres sont vieux, ils accompagnent nos vies depuis toujours
 

Qui se souvient que l’électricité est arrivée à Callian dans les années 30 ? Avant cela, on s’éclairait à la lampe à pétrole, et avant le pétrole on s’éclairait à la lampe à huile (ou à la bougie, ce qui est plus cher): le « calen ». L’olivier était donc un compagnon précieux de la vie quotidienne.

Une lampe à huile romaine

 
Son huile nourrit les habitants, ses fruits étant employés également pour la nourriture (voir les brochures culinaires de l’association des oléiculteurs du Pays de Fayence).
L’olivier sert également de fourrage : dans le sud de l’Espagne, le nord du Maroc, lorsque les bergers n’ont plus assez d’herbe pour nourrir leurs animaux, il les conduisent dans les fourrés d’oléastes (arbres sauvages). Ou bien coupent eux-mêmes les branches. Enfin, il n’est pas nécessaire de rappeler que le bois d’olivier est utilisé en ébénisterie, ou pour la fabrication d’objets quotidiens, pour la construction des maisons, et tout simplement pour le
chauffage.

 

Que seraient nos merveilleux paysages provençaux, s’il n’y avait pas les oliviers pour animer et illuminer le relief, tenir la terre, accompagner les cultures vivrières ? (Pendant des siècles, les céréales étaient cultivées entre les oliviers, ou bien les pois chiches).
 

L’huile d’olive a été également utilisée comme onguent pour soigner les blessures. Aujourd’hui encore, elle entre dans la fabrication de produits cosmétiques. Sa capacité à absorber les parfums en a fait un auxiliaire puissant de la vie en société.

Il était dès lors inévitable qu’elle fasse partie des symboles religieux : onction des rois et des prêtres (voir ci-dessus, Mont des Oliviers), et dans la religion catholique, onction des baptisés, des confirmands, des prêtres, des évêques.
 
 
 

Cathédrale ND Bourg, Digne : saintes huiles

Gethsémani est le terme utilisé par les évangélistes pour désigner le lieu dans lequel se rendit Jésus le soir , après le dernier Repas. Coïncidence : le mot provient de l’araméen gat Semãnê, généralement traduit par « pressoir pour l’huile ». (source : Custodie de Terre Sainte). L’éclairage des lieux de prière est une évidence.(L’un des symboles les plus connus étant le célèbre chandelier à 7 branches, que les armées romaines ont saisi après le siège de Jérusalem en 70 après Jésus-Christ). Aujourd’hui encore, on voit dans les mosquées anciennes de superbes lustres portant nombre de petites coupelles/lampes à huile.