LA PASTORALE DES SANTONS DE PROVENCE

Yvan AUDOUARD


https://www.youtube.com/embed/BwbF2OVDNnc
racontée par Michel GALABRU
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Moi je suis l’ange Boufareou. Ils m’ont appelé comme ça à cause des grosses joues que j’ai fini par attraper à force de jouer de la trompette chaque fois que le Bon Dieu est content. Et cette nuit là, jamais il avait  été aussi content de sa vie, le Bon Dieu : il allait être Papa d’un instant à l’autre, et moi, j’avais jamais soufflé aussi fort dans mon instrument.

 Je vais vous dire comment ça c’est passé. Parce que de l’endroit où j’étais, c’est tout de même moi qui ai le mieux vu les choses. C’était le 24 décembre. Il faisait mistral. Un mistral à décorner tous les taureaux de Camargue, à déraciner les oliviers de Crau ou les pins des Alpilles. Et tous les habitants de Bethléem, ils s’étaient mis au lit de bonne heure et ils avaient ramené leurs couvertures au-dessus de leur tête pour ne pas entendre souffler le vent.

 Le mistral, qui est un ami du Bon Dieu, avait chassé les nuages à des milliers de kilomètres pour que le ciel soit tout propre et tout brillant d’étoiles pour la naissance du petit.Il avait fait la toilette du ciel.Ça partait d’un bon sentiment, mais ça avait baissé la température. J’avais juste mes ailes pour me mettre à l’abri et je commençais à me faire du mauvais sang. J'espinchais de tous les côtés ...  Enfin je les ai aperçus. Les pauvres, ils faisaient peine à voir ... Saint Joseph marchait devant, la barbe secouée par le mistral comme une bannière. Il essayait de couper le vent à la Sainte Vierge avec ses larges épaules. De temps en temps, il se retournait et il disait :

- Alors, ma belle ?

 - Je n’en peux plus, soupirait la Sainte Vierge.

 - Encore un petit effort ... Je vois un cabanon, là tout près.

 - Personne ne veut de nous.

 - Les riches peut-être, mais ici ce sont des pauvres,ils nous feront bien une petite place

 - Donne moi ton bras ... Mon Dieu que j'ai mal ... 

Saint Joseph, le pauvre, était dans tous ses états.
- Aïe, aïe, aïe, quelle misère! Nous sommes propres ...Pas d’argent, pas de maison et une femme qui va accoucher en pleine nuit, et par un temps pareil... N’aie pas peur ... Attends, je vais te porter ...

- Je te demande pardon de te causer tant de souci.

 - Je suis sûr que ça s’arrangera ... Mais tout de même, le Bon Dieu, il n’est pas raisonnable. Quand je t’ai épousée,  j’aurais dû poser mes conditions.

 - Tu regrettes ?

 - Écoute-moi bien, ma belle : qu’est ce que je suis, moi ?. Un pauvre rien-du-tout et le Bon Dieu m’a donné le droit de te prendre par la main, de te porter dans mes bras, toi, la mère de son petit, et tu voudrais que je regrette quelque chose ? ... Mais un bonheur comme ça, je l’avais pas mérité ... Seulement, qu’il nous aide un peu le Bon Dieu, autrement, nous allons à la catastrophe... Et il y aura des gens pour dire que c’est de ma faute ... Attends, bouge pas, nous sommes arrivés. Il y a quelqu’un ? Ils dorment les pauvres ... Ça m’ennuie de les réveiller, mais je ne peux pas faire autrement.

 

Vous l'avez entendu Saint Joseph ? Il n’y a pas plus brave que cet homme. Il aime pas déranger les gens. Et même quand il s’est aperçu que le cabanon était une étable, il a eu un peu honte de déranger le Bœuf et l'Âne. Bien sûr, c’étaient que des bêtes, mais elles avaient travaillé toute la journée et elles avaient le droit de dormir comme tout le monde. Il leur a dit :7

 - Excusez-moi de vous déranger. 

Le Bœuf et l’Âne, qu’on avait tirés du premier sommeil, ont failli se mettre en colère. Mais quand ils ont vu la jolie Sainte Vierge toute pâle, toute mourante, et Saint Joseph avec ses grosses mains rouges et calleuses de travailleur, ils ont eut honte et sont devenus tout gentils, tout pleins d’amitié.

 - Ne restez pas dehors, dit le Bœuf.

 - Venez vite au chaud, dit l'Âne.

- Vous avez de la chance, juste on a changé la paille ce matin.

 - Si on avait su que vous veniez , on aurait mis un peu d’ordre ...

Saint Joseph avait l’âme si simple, qu’il ne s’était pas étonné que les animaux parlent avec l’accent ... Et puis, il avait trop de soucis en tête pour attacher de l’importance à ces détails. Parce que, la Sainte Vierge, elle, elle venait d’entrer dans les douleurs ...

 -  C’est terrible, gémissait Saint Joseph,  qu’est-ce qu’il faut faire ? Moi je sais pas ...

 - Et moi non plus, je suis qu’un âne.

 - On voudrait  bien pouvoir vous aider, soupira le Bœuf, mais on est bon à rien.

- Mon Dieu , implora Saint Joseph, donnez-moi vite un coup de main. Avec ces deux santons, comment voulez-vous que je m'en tire ?

 

Il était presque minuit. Je me suis approché du fenestron. Ce que j'ai vu et ce que j'ai entendu, ça ne paraît pas croyable. C'est pourtant la franche vérité. Le Bœuf a dit :

- Puisqu'on peut pas se rendre utile, on pourrait toujours dire une prière ...

- Tu en sais , toi, des prières ? a demandé l'Âne.

- Moi, non, mais Saint Joseph forcément il doit en savoir ...

- Écoutez-les , ces fadas. Les prières elles sont pas encore inventées ... C'est justement pour ça que le petit il doit venir sur la terre ...

- En attendant , on pourrait toujours se mettre à genoux ...

 Parfaitement, c’est comme ça que les choses se sont passées. Saint Joseph, le Bœuf et l’Âne se sont agenouillés tous les trois. Il était minuit juste.  Et le petit est né ... Il a pas poussé un cri. Il est né avec le sourire. La Sainte Vierge, elle souriait aussi. Le Bœuf, l’¨Âne et Saint Joseph, eux, ils poussaient des larmes grosses comme des olives. Alors Saint Joseph a dit des mots qui lui venaient du fond du cœur et que jamais personne  lui avait appris. Et l’Âne et le Bœuf qui étaient encore moins savants que lui, ils répondaient à tour de rôle.

 - Je vous salue Marie, pleine de grâces, dit Joseph.

 - Le seigneur est avec vous, dit le Bœuf..

 - Vous êtes bénie entre toute les femmes, dit l'Âne.

- Et le Petit Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.

 - Sainte Marie, bonne mère de Dieu.

 - Priez pour nous pauvres pêcheurs,

 - Maintenant, et à l’heure de notre mort ...

- Ainsi soit-il.

Alors moi, je suis monté dans le ciel aussi haut, aussi vite que j’ai pu, pour annoncer la bonne nouvelle au monde. Et j’ai soufflé dans ma trompette, à m’en faire péter les veines du cou.

Alors le mistral s’est arrêté d’un coup. Je crois que j’avais réussi à le faire taire.Mais c'est pas ma trompette qui a réveillé les gens : c'est le silence qui a suivi. Ils se sont assis sur leur lit en se frottant les yeux et en disant :"Mais ques aco ?". Mais qu’est ce qui nous arrive? Alors mes collègues les anges, les jeunes, les minots  ceux qui ont la voix douce, leur ont chanté une petite chanson pour qu’ils ne s’effraient pas. Pour qu’ils  s’imaginent pas que c’était la fin du monde, juste le jour où le monde venait de naître .. Ils ont chanté :". Il est né le Divin Enfant ..."
Et dès qu'ils ont eu fini, j'ai plus su où donner de la tête parce qu’à partir de ce moment-là les miracles se sont succédé à une allure extraordinaire. C'étaient pas des grands miracles, juste des bonnes manières que le Bon Dieu faisait aux gens pour montrer qu'il était content que les choses se soient bien passées ...Le premier miracle , il est tombé sur le Meunier au moment où il s'y attendait le moins ...Le Meunier, c'était le plus feignant de tout Bethléem. Sous prétexte que sa femme était partie avec un Espagnol, il refusait de moudre la farine. On était en décembre et le blé de la saison s'entassait toujours dans son grenier. Les rats commençaient à s'y mettre. "Cocagne", disait le Meunier. Il passait ses journées à boire du pastis et la nuit, pour que les ailes de son moulin le dérangent pas, ils les attachait avec des cordes grosses comme des troncs d'arbres ... Vous me croirez si vous voulez, au moment où le mistral s'est arrêté et où mes petits collègues se sont mis à chanter, le Meunier a eu comme l'envie de se sortir du lit. Il disait :

 

- Je ne sais pas ce qui me prend, mais il me semble que j'ai envie de travailler ... Si je le disais à quelqu'un d'autre, il voudrait pas me croire. Je sais bien que ma femme est partie avec un Espagnol, mais ce blé, si je le laisse moisir, il sera perdu pour tout le monde ...J'ai vraiment pas de chance. Juste au moment où je suis dans de bonnes dispositions, le Bon Dieu, il me coupe le vent ...
 
Il se serait rendormi, le Meunier, et peut-être même il se serait réveillé fatigué par l'effort d'imagination qu'il avait fait pendant la nuit, mais soudain il tendit l'oreille. Les ailes de son moulin, ligotées par des câbles gros comme des troncs d'arbres, s'étaient mises à tourner dans un ciel où ne soufflait pas la moindre brise ... Le mistral ne soufflait plus, et pourtant les ailes du moulin continuaient de tourner et de moudre ...
Et au loin les petits anges chantaient : il est né le Divin Enfant, en sourdine.
Et soudain le Meunier a sauté de son lit et il a enfilé ses brailles. Et il gesticulait et il se démenait, et il disait :
- Où il est, ce divin petit, qui a fait un miracle pour un grand fainéant comme moi, où il est que je lui demande pardon ? Et regarde cette farine qu'il me donne, si fine, si blanche ...Je vais lui en porter un sac tout de suite ... Je vais lui en porter deux, non trois ... Un sous chaque bras et l'autre sur la tête. Et je marcherai jusqu'à ce que je l'aie trouvé, ce divin petit, même si le cou doit me rentrer dans les épaules.
 
Entre nous soit dit, pour le Bon Dieu, faire marcher un moulin, même sans mistral, c'est un jeu d'enfant ... Mais faire sortir du lit au mitan d'une nuit glaciale ce grand feignant de Meunier, et lui faire parcourir la campagne avec un sac de cent kilos sur la tête et un de cinquante sous chaque bras, c'est peut-être le plus grand miracle qu'il ait jamais fait ...
Quoique le miracle du Boumian et du Gendarme, c'était pas commode à réussir non plus .Le Boumian, les gens du Nord,ils disent le Bohémien, le Boumian son métier c’est de voler des poules ; le gendarme, son métier, c'est d’arrêter les boumians. Ça faisait vingt ans qu’ils se couraient après, et jusqu'à présent, le Boumian avait toujours échappé au gendarme. Or précisément cette nuit-là, à minuit juste, on entendit dans le poulailler de Roustido, le plus riche propriétaire de Bethléem, un gros rire triomphant : c'était le Gendarme qui venait de prendre enfin le Boumian en flagrant délit.
- Cette fois, mon brave ami, je crois que je te tiens ...
- J'ai rien fait de mal ...
- Et cette dinde que tu viens d'étrangler sous mes yeux, elle est à toi, peut-être ?
- Pas tout à fait , mais c'est Noël ...
- Et alors ?
- Alors à Noël, tout le monde il en mange de la dinde.
- Noël ? J'en ai jamais entendu parler ... Allez, marche devant et n'essaie pas de te sauver, je te préviens que j'ai mon calibre ...
 
Les petits anges, mes collègues ont senti qu'il avait besoin d'eux et le "Divin Enfant" ils l'ont chanté un peu plus fort.
- Vous avez entendu , brigadier ?
- D'abord, je ne suis pas brigadier et ensuite n'essaie pas de distraire mon attention.
- Brigadier ou pas, vous avez entendu quand même ?
- Évidemment , j'ai entendu.
- Et quel effet ça vous fait ?
- Ça te regarde pas.
- Moi je vais vous le dire, l'effet que ça vous fait :je suis sûr que vous avez envie de me remettre en liberté.
- Comment tu le sais ?
- Parce que moi, c'est un peu la même chose : la dinde, j'ai envie de la rendre à son propriétaire.
- Mais qu'est-ce qui se passe ? Nous sommes tous devenus fadas ?
- Peut-être ...
 

 

Là-dessus, mes petits collègues ont changé de répertoire. Mais quoi qu'ils chantent, ça fait toujours le même effet : ça réveille dans le cœur des hommes des choses qu'ils soupçonnaient pas, qu'ils avaient oubliées. Même ce poltron de Pistachié, même sa femme, la Poissonnière, ils se sentent soudain bizarres, comme s'ils étaient en train de changer de peau.
- Pourquoi tu dors pas, Pistachié ?
- J'ai entendu du bruit ... C'est peut-être des voleurs ...
- Ah vaï, les voleurs ! T'as pas honte d'être si peureux ?
- Et toi, pourquoi tu dors pas ? Tu sais que tu dois te lever à cinq heures ?
- J'ai des cauchemars, je sais bien que c'est l'hiver, mais le poisson je vais leur vendre, ça fait plus de huit jours que je l'ai ...
- Qu'est-ce que ça peut te faire, puisque c'est pas toi qui le manges ? ...Tu l'arroseras un peu à l'eau de mer et personne y verra rien.
- C'est guère honnête .
- Il y a vingt ans que tu fais comme ça. Je ne vois pas pourquoi tu changerais aujourd'hui.
- Tais-toi, tu me fais honte. Il faut que j'aille le voir , ce poisson. Et s'il est pas comme il doit être, tant pis pour moi, je le jette ...
- Mais qu'est-ce qui lui prend, à ma pauvre femme, elle veut  nous mettre sur la paille ?
 
Elle était pas restée longtemps absente la Poissonnière et à peine arrivée dans sa boutique, elle s'est mise à hurler :
 - Pistachié ! Pistachié ! Viens voir, viens vite !

 - On a fracturé le tiroir-caisse ?

 - Viens voir, je te dis ...Regarde ces rascasses, quand on s'est couché, elles étaient molles et grises, elles avaient plus figure humaine ... Regarde-les maintenant : on les dirait vivantes ... Regarde comme elles ont l’œil clair : on dirait qu’elles vont te parler ... Et les couleurs qu’elles ont, elles brillent tellement qu'elles te font parpeléger ...

 - C’est un vrai miracle.

 - Alors, alors ce serait vrai que ce niston c’est le Bon Dieu qui nous l’envoie?

 - Il faut y aller voir tout de suite  ...

 - Tu veux sortir, toi, au milieu de la nuit, poltron comme tu es ?

 - Dans les grandes circonstances, j’y pense pas que je suis poltron ... Allez, faisons route ...

 - Prends au moins ton fusil de chasse, des fois que tu rencontres le Boumian ..

- Si je le rencontre, le Boumian, je lui souffle dessus ... Mais le fusil, je vais  le prendre quand même pour si je tombe sur une lièvre . 

 - Si tu tombes sur une lièvre, tu feras comme d’habitude : tu la vises et tu la manques.

 - Va savoir ! Si le Bon Dieu il a fait un miracle, ce soir, pourquoi il n’en ferait pas deux ?

Les miracles de cette nuit, je ne peux pas vous les raconter tous. D'abord parce qu’il y en a trop, ensuite parce que le Bon Dieu, il aime faire plaisir, mais ça l'agace qu'on le crie sur les toits. Et d'abord, la bonne nouvelle et la jolie musique, il y avait au moins quelqu'un à Bethléem sur qui elles faisaient pas d'effet. C'était ce sans cœur de Roustido. À Bethléem il y avait que lui de riche. Il avait des champs d'oliviers, des champs d'amandiers et des hectares de pommes d'amour. Et plus il gagnait de sous, plus son cœur devenait sec. On vous l'a pas dit dans l'Histoire sainte pour pas lui faire de la peine, mais c'est lui qui a mis Saint Joseph et la Sainte Vierge à la porte en les traitant de mendiants et de va-nu-pieds. Voilà comment était Roustido. Et pourquoi sa fille, Mireille, y avait pas plus joli, y avait pas plus gentil, plus plaisant à regarder, plus aimable. C'était une fille sage et patiente, mais elle était amoureuse de Vincent, un brave petit bien propre et bien clair, mais lui, il n'avait pas de sous. Il gagnait sa vie à garder les taureaux dans la palustre, ce qui n'a jamais enrichi personne. Et le dimanche, il jouait du taboulet avec les tambourinaires de Bethléem. Tout ce qu'il possédait au monde , c'était son cheval, son trident, son tambourin et son gaboulet. Quand Mireille avait parlé de Vincent à Roustido, il avait failli mourir de suffocation. C'était il y a un an et depuis sa réponse avait toujours été la même : " Je ne donnerai jamais ma fille à un pauvre". Mireille était sage et patiente. Elle avait essayé, jour par jour, de fléchir la volonté paternelle, mais le vieux était têtu comme un âne corse. Alors , ce soir-là, après le dîner dans la grande salle à manger provençale, le dîner silencieux comme le dîner de tous les soirs, Mireille avait mis son beau costume d'Arlésienne et était partie de chez elle pour ne jamais plus y revenir. Et Roustido aux trois quarts fou, battait la campagne en hurlant : "Mireille ! Mireille ! Mireille !" Mais Mireille ne l'entendait pas. Elle était dans les bras de Vincent et elle disait qu'elle y resterait toute sa vie. Vincent, lui, était un garçon raisonnable et il commençait à s'inquiéter.

- Tu vas te faire crier de rentrer si tard.
- Ça m'est égal. Je ne veux plus rentrer à la maison.
- Elle est pourtant belle , ta maison.
- Oui, elle est belle, et bien chauffée et il y a de la place pour cent personnes et à manger pour vingt-cinq ans ... N'empêche que mon père a mis ce soir à la porte deux pauvres gens qui étaient venus lui demander asile pour la nuit. C'est ce qui m'a décidée à partir.
-Tu as bien réfléchi ?
- Je ne veux plus le voir. Je reste avec toi.
- Tu veux qu'on s'enlève ?
- C'est un gros péché, tu sais.
 - Le Bon Dieu nous pardonnera.
- Mais ton père, il va en faire une maladie, et, en plus, on dira que sa fille est une moins que rien et ça risque de le faire battre aux élections.
- Tant pis pour lui.
- Tu es décidée ?
- Oui. Je t'aime. On s'enlève, ou je me tue !
- Parle pas de malheur. Puisque c'est comme ça que tu veux, moi je le veux aussi. Je vais chercher le cheval et en route pour le Vaccarès.
 
 
Eh bien, vous allez voir comment il est le Bon Dieu. Il est encore plus brave que vous le pensiez. Il a pas de rancune. Routido a failli faire mourir de froid le Petit Jésus dans le ventre de sa mère. C'est des choses qu'un père n'oublie pas. Le Bon Dieu ,lui ,il a déjà pardonné, et il a demandé à mes collègues les anges de jouer un air qui était pas au programme. Un petit air de Nicolas Saboly, le Mozart des braves gens de Provence. Et Mireille en a été toute retournée.
- Tu as entendu ? elle a dit.
- Oui, a fait Vincent. On dirait les cigalons arlatens.
- Je me sens comme si j'étais toute petite.
- Quand tu étais toute petite, et que tu te promenais aux Alyscamps, je t'aimais déjà.
- Moi aussi je t'aimais. Il ne faut pas qu'on s'enlève.
- C'est toi qui me l'as demandé.
- J'étais folle. Ceux qui s'aiment n'ont pas besoin de se cacher.
- Je demanderais pas mieux que de te mener devant le maire.
- Mène-moi d'abord voir ce petit bébé qui vient de naître.
- Je te mènerai où tu voudras, mais entre nous soit dit, les femmes, c'est un peu difficile à comprendre.
 

 

Et tout à coup j'ai dressé l'oreille. Quelqu'un venait de s'approcher de moi dans la nuit claire. Il avait un grand chapeau, une vaste houppelande et il prenait l'univers entier à témoin de son malheur.
- Moi, vous ne me connaissez pas encore. Je suis le Berger. L'hiver ici, l'été dans les Alpes, toujours seul, avec mes bédigues et mon chien. Quand le mistral s'est arrêté, j'ai été le premier à entendre le silence. J'ai l'ouïe tellement fine, et le silence ça fait tellement plus de bruit qu'un chant de grillon et toutes les musiques j'en ai pas perdu une goutte. Je sais qu'il se passe quelque chose de pas ordinaire, quelque chose de bien, que c'est de la joie qui nous arrive.Et ça me fait plaisir, parce que moi qui ne vois personne, les gens, je les aime bien. Et ce petit qui vient de naître, je sais qu'il veut du bien à tout le monde, et je lui dis merci. Seulement, j'irai pas le voir. Je serai peut-être le seul, mais j'irai pas. Parce que j'avais un chien, et il est mort ce matin. Alors toute la joie du monde, elle me passe à côté. Depuis dix ans on vivait ensemble, mon chien et moi, et maintenant il est là, dans mes bras, tout raide, tout froid, tout mort. Je ne suis pas de ceux qui blasphèment ou qui se plaignent, j'ai pas l'esprit revendicateur. Je demande pardon au petit qui vient de naître.C'est pas ma faute. Mais puisque mon chien est mort, il se passera de moi. Ils auront tous du bonheur sur les lèvres et dans les yeux et moi, je ferai une figure d'enterrement. Je reste avec toi, mon brave chien. Tu te souviens comme tu aimais que je te gratte la tête ? Tu savais pourtant donner de la gueule ... Tu poussais un petit gémissement de plaisir, comme un homme qui s'étire ...
Et alors le chien se mit à gémir.
- Quoi? ... Mais c'est pas possible ... Mon chien ... Petit Jésus ...Tu me l'as ressuscité .. Mon troupeau, je te le donne .... Et mon chien, si tu me le demandes, je te le donnerai aussi ... Mais tu me le demanderas pas, dis, tu me le demanderas pas...
 
Et maintenant, tous les habitants de Bethléem s’étaient rassemblés sur la place Il ne manquait que Roustido, qui continuait à parcourir la colline en criant :
"Mireille ! Mireille !". Ils avaient mis leurs habits de dimanche, ils avaient des cadeaux plein les charretons, et ils brandissaient des chandelles. Il n'y en avait qu’un qui dormait : c’était le Ravi. C’est pas qu’il avait le sommeil profond, mais que ce soit le jour ou la nuit, il était jamais complètement réveillé. Le jour, il restait à sa fenêtre les bras en l’air, en regardant les gens, le ciel, les bêtes, les fleurs, et en disant: 

- Que le monde est joli ! C'est pas possible qu'il soit aussi joli !

 Les bras toujours levés et le bonnet de nuit sur la tête le Ravi il est venu se mêler à la foule. Soudain, il s'arrêta ... Il venait d'apercevoir un vieillard triste sous un porche. 

 - Qu'est ce que tu as toi, à ne pas être heureux ? demanda Ravi.

 - Moi, je suis l'Aveugle.

 - Il faut que tu sois heureux quand même, un jour comme aujourd'hui. Viens avec moi, je te raconterai tout. Je te dirai comment ça se passe, et fais moi confiance, j'ai de l'imagination. Comme je te le dirai, moi, ce sera encore plus vrai que nature.

 Et il a pris l'Aveugle par le bras. Mais il ne savait pas exactement où aller. Les gens tournaient en rond, et se demandaient  l'un à l'autre: Mais où il est ce petit ? J'ai donné un tout petit coup de trompette.

Ils ont fait le silence, et je leur ai dit: Vous n'avez qu'à me suivre. Alors ils se sont pris par la main, et ils m'ont suivi en dansant la  farandole.

Si  vous permettez nous allons  devant pour voir ce qui se passe dans la crèche, mais n'oubliez pas de prendre votre pardessus, parce qu'on y gèle dans cette étable. Saint Joseph se fait un mauvais sang terrible. 

 - C'est pas un temps à chrétien. Il va s'enrhumer, le pauvre petit.

 - Et à son âge, un rhume ça a vite fait de tomber sur la poitrine, gémissait l'Âne..

 - Au lieu de dire des bêtises, dis le Bœuf, tu ferais mieux d'avoir des idées.

 - Pour les idées, tu sais, les ânes, ils sont guère forts.

 - Ses petites mains sont toutes froides, fit la Sainte Vierge. Il a le bout du nez gelé.

 - Attendez, Bonne Mère, je vais vous le réchauffer. Ça vous ferait rien de le poser sur la paille ?

 -  Faites bien attention, il est si petit, si petitounet ...

 - Ne craignez rien. Vous voyez, je m'allonge à côté de lui et mon collègue aussi. Allez, dépêche-toi. Comme ça il est déjà un peu protégé contre les courants d'air.

 -  Ça suffira pas pour le réchauffer.

 - Va savoir ! Nous les bêtes, pendant l'hiver, il nous pousse du poil et on conserve du chaud au dedans de nous. Évidemment, il vaudrait mieux une bonne cheminée avec un grand feu de bois ... Mais tout ce qu'on peut lui donner, c'est notre chaleur ..

 - Vous êtes les plus braves. Mon fils ne vous oubliera pas.

- Si entre malheureux on  s'aidait pas, ce  serait pas la peine.

 - Allez, fais pas l'hypocrite. Dis- le à la Bonne Mère,  qu'on y pense aussi à la gloire. C'est vrai, jusqu'à présent, il y en avait que pour le cheval et le taureau, mais j'ai l'impression, que le Bœuf et l'Âne, il s'en parlera un peu à partir de maintenant, et qu'on en dira du bien, vous ne croyez pas ?

Là-dessus,le Petit Jésus a poussé un petit éternuement.

 - Catastrophe, dit Saint Joseph, il a éternué . Il va prendre le mal de la mort, ce petit.

 - Rendez-le-moi vite , a dit la Sainte Vierge.

 - Attendez, a fait le Bœuf. Ô collègue quand je te souffle sur le museau, qu'est ce que ça te fait ?

 - Ça me fait rire, a dit l'Âne.

 - Ça te fait rire, mais ça te réchauffe. Souffle-moi dessus pour voir .

 - Vous croyez que c'est le moment de vous amuser comme des imbéciles?

 - Comprenez-moi. On va lui souffler dessus, mon copain et moi, tous les deux ensemble. Vous allez voir si on vous le réchauffe pas votre petit. Allez, on y va ...

Là-dessus les deux braves bêtes se sont mises à souffler jusqu'à l'asphyxie. Mais ils avaient bien raison de se donner du mal.

- Regardez, dit le Bœuf,  il a souri. Il est déjà presque tout rose.

 Vous me direz que le Bon Dieu, il n'avait rien de plus facile pour lui que d'envoyer le beau temps. Un 24 décembre, sous nos climats, ça n'aurait étonné personne. Mais il fallait d'abord accomplir les Écritures. Dites-vous bien, une fois pour toutes, qu'il sait ce qu'il fait le Bon Dieu. Son petit c'était pas un fils de famille il fallait qu'il soit élevé à la dure, qu'il apprenne les difficultés de la vie. Mais voilà nos gens qui arrivent en farandoléjant et le Ravi marchait le premier en tenant l'Aveugle par la main.

 - J'en ai vu des jolis petits nistons, mais des jolis petits nistons comme ce joli petit niston-là, je ne croyais pas que ça pouvait exister.

 Et il avait raison, ce demi fada, parce que moi non plus je n'avais pas encore bien  vu le Petit Jésus, et ça m'en a coupé les ailes. J'avais plus rien à faire sur la terre. J'avais fait ce que le Bon Dieu m'avait dit de faire , j'avais joué de la trompette aux quatre points cardinaux, mais j'avais plus envie de remonter au ciel. Et tout les gens qui étaient là, ils étaient comme moi, étaient paralysés par la surprise et par la joie. Alors ils sont tombés tous ensemble sur leurs genoux, et ils se sont mis à chanter à pleine voix.

Après il y a eu un silence embarrassé. Tout le monde voulait parler, mais personne ne savait plus que dire. Et le plus embarrassé de tous, c'était le Gendarme. Tous les habitants de Bethléem avaient apporté des cadeaux, excepté lui. Alors il est devenu tout rouge, et il a dit:

- Sainte Vierge, et vous, Saint Joseph, excusez moi. J'ai pas eu le temps de passer à la maison. J'étais de service. Autrement je vous aurais apporté des figatellis, de la farine de châtaignes et du fromage corse, mais je n'ai rien sur moi que mon revolver. Alors, je vous le donne pour amuser le petit.

 - Tu es bien brave, a dit Saint Joseph, mais...

 - N'ayez pas peur. C'est un revolver d'honnête homme, il n'a jamais servi.

 - Mais il risque de se blesser !

 - Pensez vous ! il n'y a pas de cartouches. Juste je le portais à la ceinture pour rassurer le monde, mais vous pensez tout de même pas que je m'en serai servi contre mon prochain !

 - Merci, Colombani, a dit la Sainte Vierge.

 - Vous savez mon nom ?

 - Je sais beaucoup de choses sur toi, Colombani, je sais par exemple que tu attends une lettre depuis longtemps. Et bien tu la recevras demain au courrier, cette lettre.

 - Une lettre ?

 - Ta nomination de brigadier. Le ministre est en train de la signer en ce moment. Alors ce revolver, garde le... Parce qu'un brigadier sans revolver, ça ferait mauvais effet ...

 - C'est vrai ce que vous dites ?

 - Eh,dis donc, a fait Saint Joseph, tu ne vas pas traiter ma femme de menteuse ?

 - Mais promet-moi, a précisé la Sainte Vierge,  de continuer à ne pas t'en servir.

 - Ne vous faites pas de souci, Bonne Mère, non seulement j'y mets pas de cartouches, mais je laisse toujours le cran d'arrêt ... 

 Après tout le monde voulait parler en même temps. Mais naturellement c'est Honorine, la Poissonnière, qui a eu le dessus.

- Bonne Mère, je vous ai apporté des rascasses pour le petit,  des rascasses presque vivantes.

- Des rascasses pour un petit qui vient de naître, mais tu n'y penses pas ! a protesté Saint Joseph.

- Oh mais dites, mes rascasses, elles n'ont jamais fait de mal à personne, qu'est ce que vous insinuez !?

 - J'insinue rien. Je dis que le petit il est trop jeune pour manger de la rascasse et qu'au bas mot ça risque de lui donner de l'urticaire.

 - Et toi, Pistachié, tu le laisse dire, naturellement.

 - Excusez-la, Bonne Mère. Elle a le parler un peu vif, mais c'est une brave femme. En tous cas, si vous voulez pas de ses  poissons , j'espère que vous accepterez ma lièvre. C'est une belle lièvre d'au moins  douze livres que j'ai tuée en venant vous voir.

Il se trouva dans l'assemblée quelques personnes pour ricaner.

 - Parfaitement, je l'ai tuée moi même, d'un seul coup de fusil.

 - Parlons-en de ta lièvre. C'est la première fois qu'il rentre pas bredouille de la chasse...


La Sainte Vierge les écoutait avec amusement. Un moment même, elle a éclaté de rire. Et Honorine et Pistachié, étaient si fiers d'avoir fait rire la Sainte Vierge qu'ils en remettaient, qu'ils se forçaient, qu'ils cessaient d'être drôles. Alors la Sainte Vierge,elle a remonté le sourcil, et elle a dit:

 - Attention, vous allez tomber dans l'opérette marseillaise !

- Et le petit, il aime pas ça, a décidé Saint Joseph. Mistral et Daudet, ils sont déjà an ciel. Pagnol et Giono, aussi, sûrement. Mais les autres il faudra qu'ils se surveillent.

 

Et à partir de ce moment, chacun a fait son numéro dans la discrétion. Le Berger a enlevé l'agneau qu'il avait autour du cou et l'a posé aux pieds du Petit Jésus sans prononcer une parole.Puis il a fait une dernière caresse à son chien, et il a dit:

 - Moi, je suis le Berger. J'ai un joli filet de voix, mais on s'en est jamais servi dans les opérettes. Je fais rire personne. Je parle seul, je sens mauvais, j'ai pas d'amis. Enfin j'en ai qu' un, c'est mon chien. Il est mort ce matin . Il est ressuscité ce soir. Dans les opérettes les chiens qui ressuscitent, personne voudrait y croire. Alors ce chien ressuscité, Bonne Mère, je le donne à ton petit , pour qu'il le garde et qu'il te fasse les commissions ...

 - Berger, a dit  la Sainte Vierge, mon fils, plus tard sera berger comme toi. Il sera le berger des hommes. Et les hommes n'ont pas besoin de chiens pour les garder. Ils ont besoin d'amour. 

Les paroles de la Bonne Mère passaient nettement au-dessus de l'assemblée, mais le berger, lui, les avaient comprises.
- Mais,a-t-il fait, s'il veut pas de mon chien, peut être il voudra bien de moi ?
- L'heure n'est pas encore venue. Mais il te fera signe.

 Ainsi fut recruté le premier apôtre. Sans que personne s'en aperçoive. Mais dans l'assemblée, il y en avait un qui commençait à trouver le temps long. C'était le Meunier avec son sac sur la tête et ses deux autres sous les bras. Il avait des crampes partout. Il fit tomber le sac qu'il avai sur la tête et dit :

- Bonne Mère , jusqu'à ce soir j'étais un gros feignant.

- Ça c'est vrai, a souligné bêtement Pistachié.

- Toi Pistachié, je te parle pas. Je parle à la Bonne Mère. J'étais un si gros feignant que même dans le pays, ça avait fini par se remarquer. Et puis ce soir, il s'est produit un grand miracle. J'ai senti en moi une envie de travailler, une envie si grande que sur le moment elle m'a fait peur. Mais je me suis ressaisi, et la première farine que j'ai faite depuis des mois, je vous en ai rapporté trois balles pour la bouillie du niston. Mais si vous le permettez, je vais rentrer tout de suite au moulin pour profiter de mes bonnes dispositions. J'ai tellement peur que ça me passe !

- Tu ne vas pas travailler un jour de fête ?

- Si vous me le demandez, je serai bien obligé de rester sans rien faire. Mais je vous jure que ça va me coûter.

Certains déjà se moquaient du Meunier.

- Il y a pas de quoi rire. Je tiens plus en place.

- Eh bien, rentre chez toi.

- Non, il vaut mieux pas, parce que je crois qu'une fois dans mon moulin j'aurai pas le courage de rester sans rien faire.

- Retourne à ton moulin. Je crois que tu as de la visite.

- De la visite ?

- Elle s'appelait Marie-Madeleine, n'est-ce pas ?

- Elle est de retour ? Pour de bon ? Pour  toujours ? Ô Bonne Mère ! Ô mes amis !

- Tu lui as pardonné, au moins ?

- À elle, il y a longtemps. Et ce soir , je suis tellement heureux que je crois que j'ai pardonné aussi à l'Espagnol.

- Alors tu peux partir, a conclu la Sainte Vierge.

Et le Meunier est sorti comme un fou, sans dire merci à la Sainte Vierge et sans dire au revoir à personne, et le Ravi levait les bras en l'air en disant:

- Mon Dieu, comme c'est beau un homme qui était malheureux, et qui devient heureux ! Mon Dieu, comme c'est beau un homme qui était paresseux et que l'envie de travailler le prend !

 - Écoute Ravi, a dit Pistachié, tu commences à nous agacer.

 - Si je t'agace, je te demande pardon.

 - Tu parles de travail  et tu n'as jamais rien fais de ta vie.

- J'ai regardé les autres et je les ai encouragés. Je leur ai dit qu'ils étaient beaux et qu'ils faisaient de belles choses.

- Tu t'es guère fatigué.

- Et tu n'as même pas apporté de cadeau.

 - Ne les écoute pas, Ravi, a dit la Sainte Vierge. Tu as été mis sur la terre pour t'émerveiller, tu as rempli ta mission et tu auras ta récompense. Le monde sera merveilleux tant qu'il y aura des gens comme toi capables de s'émerveiller.

 - Arche d'Alliance, s'est écrié le Ravi  ...Tour de David ... Porte du Ciel ... Étoile du matin ... Salut des pécheurs. Rose Mystique ... Bonne Mère admirable, merci à vous.

 - Bonne mère très pure, merci à vous, la Poissonnière a dit.

- Bonne Mère très chaste, merci à vous, Pistachié a dit.

 - Bonne mère des Anges, merci à vous, le Berger a dit.

 - Bonne mère du Sauveur, merci à vous, le Gendarme a dit.

 - Salut des Infirmes, consolatrice des affligés, merci à vous, l'Aveugle a dit.

 Ils se retournèrent tous : l'Aveugle venait de tomber à genoux et il avait l'air en extase.

- Tu me remercies, toi qui n'a jamais vu le ciel et les étoiles ? a demandé la Sainte Vierge.

 - Je te rends grâce, je chante tes louanges.

 - Tu me rends grâces, toi qui vis dans la nuit.  Tu chantes mes louanges, toi qui es enfermé dans la plus sombre des prisons ?

 - Le ciel tu me l'a donné, la lumière elle est en moi, je me sens libre comme l'oiseau.

Saint Joseph a cru de son devoir d'intervenir.

 - Marie, ma belle, il faut faire quelque chose pour cet homme. Tu n'as qu'un mot à dire.

 - Mon Dieu, qui, ce soir, avez exaucé tous mes désirs ...

Mais l'Aveugle l'a interrompue tout de suite.

- Non, Bonne Mère,c'est pas la peine. Ne le dérangez pas. Je sais que le monde est beau, puisque c'est lui qui l'a fait, mais je suis sûr que le ciel est encore plus beau, puisque c'est là qu'il habite. Demandez-lui, seulement, que j'aie pas longtemps à attendre. Faites que j'ouvre les yeux le jour de ma mort, faites que je voie quand ça vaudra vraiment la peine de voir.

Et là, je vous jure qu'il y eut un grand moment d'émotion. C'est Pistachié qui a repris son sang-froid le premier.

- Et naturellement, il a dit, Roustido est pas là.

Et où il était Roustido ? Je vais vous le dire . À force de rôder dans la campagne en criant "Mireille! Mireille!" il avait fini par apercevoir toutes les petites lumières qui avaient transformé l'étable en reposoir . Il était entré pendant que tout le monde chantait, et personne ne s'était aperçu de sa présence. D'abord, il avait vu sa fille qui tenait son tambourinaire par la main et il avait failli mourir de colère rentrée. Puis il avait vu le Boumian avec sa dinde étranglée et il avait failli arrêter la chanson pour faire un malheur. Mais il était resté bien sage dans son coin et il sentait petit à petit couler en lui une espèce de douceur, de gentillesse, de bonté et il répétait sans arrêt :

 - Mais qu'est-ce qui t'arrive Roustido ? Tu es pas en colère ! Mais tu es complètement gaga! Allez, zou, mets toi en colère !

 Mais il restait toujours immobile et il se sentait devenir meilleur à chaque seconde. Et quand il a vu le Boumian s'avancer vers le Petit Jésus en balançant sa dinde d'un air timide, il n'a pas bronché. Et le Boumian disait:

 - Petit Jésus, toi qui a la peau si blanche et les cheveux si blonds, n'aie pas peur de moi qui suis si noir de poils et presque nègre de peau. Je t'ai porté cette dinde.

- Mais, tu es un sans-vergogne ! protesta le Gendarme, cette dinde, tu l'a volée .

- Laisse-le parler, interrompit la Sainte Vierge, veux tu Gendarme ?

- D'abord des dindes, j'en volerai plus , et celle-là, je l'ai volée à Roustido et des dindes il en a à n'en savoir que faire. Tandis que vous, peuchère, vous êtes dans le besoin. Alors, j'ai pensé qu'au lieu de la garder, je ferais mieux de vous la porter. Si vous n'en voulez pas, vous pouvez toujours la vendre.

 -Bien parlé, Boumian, a dit la Sainte Vierge.

- Je veux pas te contredire, a soupiré Saint Joseph, mais cette dinde, elle est pas à lui.

- Ce qu'il vous propose tombe sous le coup de la loi : article 19, recel et complicité, a précisé le Gendarme.

 - Cette dinde, nous ne pouvons  l'accepter, a conclu la Sainte Vierge.

 - Mais...

 - Ce que nous acceptons, c'est la gentillesse avec laquelle tu nous l'a offerte. Tu nous promets, Boumian, de ne plus jamais voler de dindes ?

 - Ni dinde, ni poule, ni pintade, ni pintadon. Et pourtant, c'est bon le pintadon bien tendre.

 - Boumian ...

- Reprends ta dinde et va la rendre à qui tu l'as prise.

Alors il c'est passé un coup de théâtre que jamais de votre vie vous en avez vu de pareil, Roustido a écarté gentiment le monde, et il a dit au Boumian :

- Tu peux la garder, je te la donne.

 C'était la première fois que Roustido faisait un cadeau à quelqu'un. Les gens n'en revenait pas. Le Ravi était plus ravi que d'habitude.

 - Ô Roustido, disait-il, que c'est beau ce que tu viens de faire. J'en ai vue des belles choses dans ma vie, mais jamais d'aussi belles que cette belle chose-là  ...

 Roustido, il s'était mis à genoux et il se frappait la poitrine.

 - Petit Jésus, je suis un assassin. Quand ton père et ta mère sont venus frapper à ma porte. Je les ai jetés à la rue. Je ne me le pardonnerai jamais, je suis un criminel.
Il pleurait si fort que Saint Joseph était bouleversé. 

 - Ne vous mettez pas dans des états  pareils, dit-il. Vous voyez que ça a  fini par s'arranger

 Mais Roustido n'était pas au bout de son repentir.

- Je vais faire préparer une voiture bien bâchée, disait-il, bien souple, avec un cheval bien doux, et je vais vous faire conduire à la maison, dans la chambre la plus belle et la mieux chauffée, dans la mienne, quoi. Et vous y resterez tant que vous voudrez, jusqu'à la fin de vos jours, si ça vous fais plaisir, et vous aurez à vous faire de souci de rien.

 - Vous êtes bien brave, dit Saint Joseph. Qu'est-ce que tu en dit, Marie ?

 - Mon fils et moi, nous vous remercions. Mais nous ne pouvons accepter. Nous devons rester ici pour accomplir la volonté de Dieu.

- Mais alors, gémit Roustido, qu'est-ce que je vais faire de toute la bonté que je me sens dans le cœur, tout seul dans ma grande maison vide ?

La Sainte Vierge  a fait un geste des deux mains.

- Avancez-vous, les petits. Toi , Mireille l'Arlésienne, et toi Vincent, le Tambourinaire. Oui, toi. N'aie pas peur.

Roustido a blêmi.

- Lui, je veux pas le voir. Jamais il épousera ma fille.

- Pourquoi ? Il est beau comme un sou neuf, a dit Saint Joseph.

- Vous, ne vous mêlez pas de mes affaires de famille.

La Sainte Vierge a souri.

- Et vous disiez à l'instant que vous vous sentiez plein de bonté ?

- Comprenez-moi, Bonne Mère. Faire un cadeau d'une dinde à un caraque, recevoir des amis à la maison, d'accord, ça je me sens capable de le faire. Mais donner ma fille à un joueur de fifre qui n'a même pas une chemise de rechange, vous pouvez me juger sévèrement si vous voulez, c'est au-dessus de mes forces. Mettez-vous à ma place !

Saint Joseph lui-même dut en convenir.

- Il y a du vrai dans ce que dit cet homme.

 

Il était têtu le vieux et je crois que pour le faire changer d'avis, le Bon Dieu aurait été obligé de faire encore un miracle. Mais il en a pas eu besoin parce que dehors venait d'éclater un tintamarre terrible. C'étaient les Rois Mages.  À force de regarder l'étoile qui devait les conduire à Bethléem, ils avaient tous un peu de torticolis. Ils étaient partis depuis des mois et ils avaient juste un quart d'heure de retard à cause d'un de leurs chameaux qui traînait la jambe. Ils venaient du bout du monde, avec des turbans, des colliers de perles et une armée de négrillons qui leur tenaient le pan de la robe ... Le Ravi se frottait les yeux :

- Sainte Vierge, que c'est beau ! Mais regardez comme ils sont beaux, ces hommes !

Au lieu de s'agenouiller comme tout le monde ils s'étaient mis à plat ventre et se cognaient le front par terre en disant :

"Salamalec, Salamalec". L'Aveugle se demandait ce qui se passait. Le Ravi lui a dit :

- Viens ici, mon beau, toi qui as pas voulu retrouver les yeux de peur des vilaines choses de la vie. Celui-là qui est grand et maigre comme un cyprès et qui a la peau toute jaunâtre, il s'appelle Melchior. Il tient dans ses mains une cassolette d'or et de pierres précieuses. De la cassolette monte une fumée qui sent bon, qui sent bon !

- Je connais . C'est l'encens.

 - Le deuxième , il s'appelle Balthazar. Il a les dents blanches comme le sommet du Ventoux, il a les lèvres rouges comme des pastèques et les joues violettes comme des figues. Il a de grands anneaux aux oreilles. Dans les mains il tient une urne d'argent. Ce qu'il y a dedans, je le sais pas.